Mourir on the web

Muette depuis des mois, l’envie de rédiger quelques lignes déplorables m’a reprise brutalement au sortir du lit. Un dimanche. Comme ça. Strange, isn’t it? Ces derniers temps, toute apathique et déliquescente que je suis – et pourtant Dieu sait que je n’ai pas de téléviseur (mes déclarations d’impôt successives l’attestent) – je consacre les longues heures de repos que m’octroie  généreusement ma bibliothèque d’outre-Rhin aux platitudes dont regorge Internet, coffre à trésors sans fond.
Mais par un curieux sursaut de sagacité dont je ne suis pourtant pas coutumière, il me semble découvrir une tournure up to date de voyeurisme virtuel. Peut-être m’émeus-je vainement. C’est que, voyez-vous, la bibliothécaire qu rugit en moi, se désole de penser qu’un jour prochain il faudra conserver les traces de ce web-là aussi. De quoi je parle ? Eh bien j’y viens.
Jusqu’à présent, naïve que je suis, je croyais qu’on trouvait de tout sur Internet, du vaisselier de mamie mis en vente sur ebay au porno de bareback phytophile en passant par les affligeants réseaux sociaux aux posts indécemment intimes. Ce que j’ignorais, c’est qu’il existe toute une gamme de vidéos accidentellement tournées par les blogueurs en goguette, vidéos généralement de médiocre qualité tournées au bon vieux téléphone portable, vidéos de décès tout aussi accidentels. Oui, vous lisez juste : il y a parmi nous des internautes dont la fibre journalistique va jusqu’à rendre compte de l’écrasé raplapla qui vient de passer devant témoin sous un camion de 36 tonnes, de l’étouffé à l’arrête de poisson (presque le titre d’un tableau de Chardin ça, non ?), du noyé de tsunami… Camarades, dénoncez-vous !
Plus sérieusement, j’avoue que ma victorienne réserve en a été fortement ébranlée. Ces vidéos, vous les trouvez sur dailymotion ou youtube. MSN qui aime le sensationnalisme à la manière de la Bild Zeitung ou de Sun, a ainsi rapporté ce malheureux accident d’un cascadeur (Todd Green) qui, sautant d’un avion à un hélicoptère et manquant sa cible, a chuté de soixante mètres et a fini incrusté sur un tarmac texan. On remercie donc Video Buzz de laisser à notre disposition la vidéo de cette descente en flèche, que nous pouvons ainsi visionner et revisionner à loisir. Sur la version allemande de MSN information qui rendait compte de ce fait divers, un internaute plus malin que les autres avait posté, parmi les lamentables expressions de compassion liquoreuse, un amusant commentaire : “Ich mag Toastbrot” (j’aimes les toasts), qui, cela va de soi, fit scandale.
Et puis, de fil en aiguille, j’ai pu, au cours des derniers jours, voir d’autres vidéos de cet acabit. La plus choquante étant celle d’une journaliste soudain percutée par une moto. Dailymotion laisse cette vidéo accessible, tandis que la malheureuse Malaury Nataf, vouée aux gémonies, est placardée pour l’éternité sous contrôle parental.
Enfin une dernière dans le genre, moins ”visuelle” mais tout aussi révoltante (suis-je excessive ?) : la chute d’un aficionado du base ball (preuve s’il en fallait que le sport, c’est mauvais pour la santé).
Je vous laisse visionner tout cela en paix. Et vous me direz ce que vous en pensez, ô chers et impénitents lecteurs. Pour ma part, je me drape dans mon acariâtreté condescendante telle le Balzac de Rodin et clame (bien haut et bien fort) qu’un peu de respect pour les morts, un peu de décence aussi, même si on est bousculé par ses pulsions de voyeur, ne seraient pas de trop. Ces vidéos, à l’audience record, circulent comme toutes les autres devant tous les yeux. Je doute – et c’est là mon côté vieille France – que cela soit plus montrable à des enfants que la pornographie ou la violence. L’archivage de ce web-là posera sans doute les mêmes questions éthiques aux bibliothécaires qui en auront la charge et dans la mesure où, un jour qui sait ?, nous disposerons des moyens et des outils pour archiver convenablement le web et rendre accessible cet archivage.
Pour l’heure, la morale de l’histoire ? Euh… Moi aussi, j’aime les toasts.

B.W.

Le feuilleton de Brünhilde W. : Une bibliothèque anodine – 3

Lorsqu’il rentra chez lui le soir de ce conseil d’administration qui fut un moment pénible malgré l’onctueuse et administrative politesse dont chaque membre avait fait preuve – même le représentant de l’université qui avait respectueusement émis une réserve – le Directeur eut l’intuition d’un lendemain laborieux. L’appréhension de ce changement organisationnel se manifesta en lui par un courant d’air froid le long de la colonne vertébrale et un frémissement brutal des muscles du torse. Un instant lui traversa l’esprit l’idée de poser, par médecin complaisant interposé, un arrêt de travail pour maladie afin d’échapper à la journée qui s’annonçait. Attristé et anxieux, il repoussa cette parade, car il ne fuyait jamais devant le danger quoi que l’envie fut forte. Il avait toujours préféré être malmené par l’adversaire que fuir et être considéré comme lâche par autrui et, surtout, par lui-même. Car le regard qu’il posait sur sa personne était sans bienveillance. Intraitable pour lui-même, il exigeait la perfection en toute chose et pour tout.

En cet instant, il saisissait parfaitement qu’il lui faudrait faire face, le lendemain, à de nombreuses insuffisances, à beaucoup de problèmes et à la légèreté incurable de ses personnels, ce qui le contraria soudainement. Sa réflexion le fit déporter ainsi de l’angoisse à l’aigreur, mouvement bien naturel pour un homme soucieux.

Son épouse l’attendait attablée : il avait du retard, ce qui arrivait régulièrement. Elle patientait, assise comme toujours, un livre à la main, toute prête à abandonner sa lecture pour servir les plats qui, déjà mitonnés, mijotaient à feu doux dans la cuisine. Jetant un œil sur lui, elle vit qu’il était de mauvaise humeur et ne dit rien. Dans ces circonstances, elle préférait garder de la distance car le moindre mot pouvait ouvrir les vannes à un torrent de colère qu’alimentait cette tension comprimée. Elle se contenta de lui lancer un sourire et se dirigea vers la cuisine pour y prendre la casserole, qui contenait l’émincé de veau à la crème, et le plat de riz.

Le Directeur déposa soigneusement son manteau et son écharpe et se regarda avec sérieux dans le miroir de l’entrée pour repeigner ses cheveux. Il alla ensuite se laver les mains et Madame et Monsieur le Directeur passèrent enfin à table. Les couverts faisaient leurs cliquetis métalliques choqués contre la faïence parcimonieusement remplie du repas. La noble horloge Louis XV posée sur son cartel tonnait tous les quarts d’heure. Les épais rideaux des fenêtres, les épaisses tapisseries des murs, les épais tapis absorbaient les bruits du dehors et du dedans. Tout silence, tout méditation, tout respect, Madame et Monsieur le Directeur, face à face, ne se regardaient pas. Finalement, ennuyée de sa solitude, Madame le Directeur finit par lancer à son mari une question apparemment banale sur la journée passée.

« Cela ne va pas fort », lui répondit-il. Et il s’en tint là, continuant à saucer son assiette presque vide, ce qu’il savait agacer beaucoup son épouse. Elle n’ignorait pas qu’il était là en train de la provoquer et de trouver un moyen de susciter en lui-même le déversement de ses contrariétés. Très compréhensive et habituée à ces tempêtes, elle l’encouragea à lui livrer la teneur de la journée.

« Eh bien ! Vous êtes fort curieuse, ma chère. Cela ne vous suffit-il pas que je sois si peu satisfait ? Il vous faut aussi le récit de mes déconvenues ?

- Voyons, voyons ! Ne vous emportez pas de la sorte, osa-t-elle lui répartir. Vous savez que cela ne vous réussit jamais. Je ne veux que partager vos déceptions, mon ami. Ne sommes-nous pas mariés aussi pour cela ? »

A cette réponse-là, il ne savait vraiment pas trop quoi objecter.

« J’ai dû présenter au Conseil d’administration le projet de Monsieur le Préfet.

- Ah ! Mais… Cela est fort bien ! Non ?

- Je vais devoir affronter demain les personnels et leurs représentants, sans parler des lecteurs qui n’y comprendront rien. Les universitaires qui me feront des reproches… Les clochards qu’il faudra constamment déloger… Les étudiants qui iront se cacher où ils pourront pour rester plus des deux heures et demie concédées… Et cela, encore, c’est que je n’ignore pas… Pensez donc qu’il y aura d’autres soucis. Et puis plus de lecteurs, ce sont plus de demandes de consultation des livres ! Alors qu’il y a déjà tant à faire aujourd’hui. Cela fera un surcroît de travail pour mes personnels qui s’en plaindront, soyez-en sure ».

En guise de conclusion, il déposa ses couverts côte à côte à quatre heures vingt sur l’assiette et s’enfuit dans le salon par la double porte pour aller siroter un calva et fumer une cigarette.

Sa nuit fut paisible toutefois et lorsque le matin vint, il se leva sans peine. Il était ragaillardi et, regardant son épouse qui exceptionnellement ne s’était pas éveillée avant lui, il trouva qu’il était bien heureux de vivre auprès d’une si réconfortante personne.

Le feuilleton de Brünhilde W. : Une bibliothèque anodine – 2

Et dans ces allées, où l’on eut pu penser d’abord que la lumière et la poussières seules avaient droit de cité, déambulant lentement, des essaims de magasiniers se pressaient, douze par étage dans la bibliothèque qui en compte huit, soit, au total, quatre-vingt seize magasiniers. Ils récupéraient dans chacune des salles de lecture, au guichet, les demandes des lecteurs notées à la va-vite sur les fiches cartonnées jaunes, cherchaient en se bousculant la cote indiquée, comparant la cote et le titre inscrit jamais en entier, posaient le livre sur un chariot au côté d’un monticule d’autres livres tout prêts à s’effondrer, poussaient leur chariot en zigzagant entre les chariots de leurs collègues et les rayonnages, se dirigeaient vers d’autres étagères, récupéraient d’autres livres et couraient enfin vers les salles de lecture sur lesquelles donnait une porte de bois blanc face à la fenêtre énigmatique, une porte de 2,08 mètres de haut et 74 centimètres de large que le magasinier déployait d’un tour d’une clé tirée de la poche, renfermée ensuite précieusement. Les chariots alourdis crissaient de leurs roues tordues et annonçaient la livraison aux lecteurs qui se précipitaient, entendant l’appel, autour du butin.
Une fois parvenu au guichet de l’une des huit salles de lecture, le magasinier, distribuant, faisait face aux soixante-dix sept paires d’yeux qui le fixaient avidement, car chacune des huit salles de lecture comptait très exactement soixante-dix sept places assises ce qui, pour la bibliothèque, donnait un total de six cent seize places assises, ni plus ni moins. Six cent seize places étaient alors fort peu. En effet, seize mille trente-neuf lecteurs potentiels, ayant chacun une carte faisant état d’une inscription en bonne et due forme, seize mille trente-neuf lecteurs attendaient chaque matin l’ouverture des portes de la bibliothèque à huit heures précises, le Directeur ayant exigé de ses collaborateurs que l’horaire d’ouverture fut ponctuellement respecté dans un souci évident et admirable du service public. Du lundi au samedi, la bibliothèque ouvrait donc à huit heures extrêmement précises. Traditionnellement, l’un des deux concierges retirait le pêne au moment même où les cloches de la cathédrale toute proche marquaient le premier coup. C’était une gymnastique sérieuse qui supposait que le concierge fût levé au plus  tard à sept heures dix minutes afin que, une fois son café préparé et englouti – une trentaine de minutes tout au plus – il ait le temps de pratiquer une hygiène rigoureuse et néanmoins quotidienne – soit une quinzaine de minutes – le rendant suffisamment présentable pour exercer son emploi. Il était donc sept heures et cinquante-cinq minutes lorsqu’il s’apprêtait à sortir de son logement de fonction installé au premier sous-sol pour aller, à l’étage supérieur, donner à quelques six cent seize élus le droit de rentrer dans la bibliothèque.
Quinze mille quatre cent vingt-trois lecteurs potentiels se trouvaient donc interdits quotidiennement de bibliothèque, ce qui, aux yeux du Directeur qui avait le service public chevillé au corps, était parfaitement intolérable et ce qui, aux yeux de Monsieur le Préfet, qui avait, lui, le règlement et les codes à l’esprit, était purement et simplement un attroupement des plus regrettables, puisqu’il fallait regarder ceci comme une manifestation non déclarée, chose réprouvée, le rassemblement de trois personnes suffisant pour une qualification de mouvement intempestif.
Le Directeur était donc convoqué quotidiennement chez Monsieur le Préfet qui n’entendait pas que cela puisse continuer de la sorte. Certes les quinze mille quatre cent vingt-trois lecteurs continuaient de stationner mais ils stationnaient paisiblement, patientant jusqu’au lendemain pour les six cent seize les plus proches de la porte, jusqu’au surlendemain pour les six cent seize suivants, voire jusqu’au sur-surlendemain pour les six cent seize qui passeraient après. Pour peu que l’on fut un lundi, c’étaient donc cinq fois six cent seize personnes – soit trois mille quatre-vingts personnes – qui pouvaient légitimement espérer d’entrer après les heureux du lundi.
“Au final, assurait le Directeur, la bibliothèque accueille chaque semaine trois mille six cent quatre-vingt seize lecteurs différents. Pour peu, cela va sans dire, que chacun respectât l’ordre de passage et que nul ne s’appropriât la place d’autrui”. Monsieur le Préfet demeurait songeur et calculait vite. “Tout ceci est bel et bon, cher Directeur, mais si je compte bien , il reste alors – et ce, dès le samedi matin -  douze mille trois cent quarante-trois lecteurs qui n’ont pas pu accéder à vos livres, ce qui est fâcheux et fort peu en accord avec notre mission de service public”. Le Directeur était piqué au vif. Monsieur le Préfet poursuivit : “Quelle pourrait être la solution, selon vous ? Faudrait-il agrandir votre bibliothèque ?
- Je ne le pense pas, Monsieur le Préfet, coupa le Directeur. Un accroissement des surfaces nécessiterait une augmentation conséquente et parallèle du nombre de personnels. Tenez, Monsieur le Préfet, par exemple en ce qui concerne les magasiniers. Pour répondre aux demandes faites par les lecteurs – ceux qui, cela va sans dire, ont pu accéder à une salle de lecture – il faut douze magasiniers par étage. Or la bibliothèque en compte huit, ce qui fait, à ce jour, quatre-vingt seize magasiniers auxquels il convient d’ajouter les autres membres du personnel : les deux concierges, les dix-sept bibliothécaires, chargés de mission fort précises portant, pour chacune, sur l’un des dix-sept domaines intellectuels pour lesquels la bibliothèque s’enorgueillit d’acquérir des ouvrages, puis les dix conservateurs chargés, eux, de missions transversales et scientifiques, le Secrétaire général et son adjoint, mon adjoint et ma secrétaire, enfin moi-même. Ce qui porte à cent trente le nombre de personnes travaillant déjà à la bibliothèque. Je ne vous cacherai pas, Monsieur le Préfet, que cela fait beaucoup. Augmenter le nombre de personnels supposerait alors de renforcer le service de mes collaborateurs directs et de donner un adjoint à mon adjoint”. Monsieur le Préfet goûta peu la démonstration. “Mon cher Directeur, j’entrevois une autre solution qui, temporairement et partiellement, désengorgera votre parvis : vous n’accorderez qu’une heure à chacun de vos lecteurs ! De la sorte, toutes les heures, six cent seize nouveaux lecteurs prendront place et laisseront la leur à six cent seize autres une fois leur heure écoulée. Si je ne m’abuse, la bibliothèque est ouverte de huit heures à vingt-deux heures tous les jours du lundi au samedi, soit quatorze heures d’ouverture par jour, et quatre-vingt quatre heures par semaine. Je m’explique : en n’accueillant vos lecteurs que, tout au plus une heure, vous ferez entrer chaque jour huit mille trois cent vingt-quatre personnes. En deux jours, le problème est réglé. Il restera même un peu de rabiot pour les plus malins qui sauront, eux aussi, calculer. En cinq jours, vous accueillerez statistiquement quarante-et-un mille six cent vingt personnes ce qui signifie, en rapportant ce chiffre au nombre de vos inscrits, que chacun d’eux aura pu passer, en respectant scrupuleusement cette règle,  un peu plus de deux heures et demie, chaque semaine, en vos murs. L’étude, comme toute ressource, doit être organisée et les ressources étant limitées, il faut en restreindre l’accès tout en assurant une égale et démocratique. N’est-ce pas merveilleux ?”
Le Directeur fut pris d’angoisse à l’idée de l’organisation nécessaire pour permettre l’exercice d’une pareille mesure : il entrevoyait les longues discussions au cours du prochain conseil d’administration pour défendre ce projet voulu par le Représentant du Gouvernement. Mais il ne pouvait guère esquiver. Monsieur le Préfet se leva, invitant le Directeur à se retirer pour méditer sur la meilleure façon de procéder.
Lors du conseil d’administration qui suivit le dernier entretien accordé par Monsieur le Préfet, la rotation des lecteurs heure par heure fut adoptée à l’unanimité moins une voix, le représentant de l’université ayant souhaité faire savoir de cette manière que ce traitement appliqué à tous les usagers sans distinction ne saurait convenir aux chercheurs qui, comme leur titre le laisse penser, cherchent et ont, de facto, besoin de davantage de temps que les seules deux heures et demie concédées par Monsieur le Préfet.Toutefois, et malgré l’apparente pertinence de cette remarque, il fut consigné dans le règlement intérieur de la bibliothèque que la rotation heure par heure serait désormais le principe fonctionnel de l’établissement.

Le feuilleton de Brünhilde W. : Une bibliothèque anodine – 1

Souvent j’avais essayé de compter pour m’amuser les nombreuses étagères alignées, montées parallèles, en commençant à la croisée de quatre corridors, dans une pièce vaste et carrée où deux rangées en rectangle s’affrontaient chacune avec leurs trente étagères s’envolant jusqu’à quatre mètres et plongeant leurs cent quatre-vingt tablettes à dix mètres plus loin. Face à moi, en tout sens, j’avais sous les yeux une étendue quasi sans fin de livres aux reliures de bois ou de carton, de brochures émiettées, d’étiquettes blanches et rondes annonçant les cotes à une ou deux lettres et généralement six chiffres. Serrés sur une tablette, quinze volumes de couleur crème présentaient leur dos nervuré : sur leur reliure en peau de truie couraient encore, affadis, les décors estampés. En dessous, sur une seconde tablette, c’étaient deux cent quarante trois livrets chacun d’à peine plus d’un cahier de huit pages qui se maintenaient cahin-caha en s’épaulant, mais s’effondraient finalement tous ensemble dans un craquèlement souffreteux lorsqu’on en attrapait un. Du monticule à terre, je tirais au hasard le premier numéro de la revue Wort und Tat, 1946, le Kampfreden d’un certain Ernst Thälmann, 1931 et une brochure intitulée Was wollen die Kommunisten? dont les pages brunissantes, sans époque, s’ouvraient en se déchirant. Les cotes, lorsqu’elles restaient lisibles, se détachaient. La colle avait séché. Je gardais en main une dizaine de cercles blancs, sur lesquels on pouvait à peine deviner des vestiges manuscrits. Impossible alors de remettre les livrets dans le bon ordre. Je réorganisais par défaut l’étagère en remboitant les livrets dont les formes s’étaient imprimées dans leurs voisins. En reprenant le puzzle, je recomposais de façon à peu près convenable l’étagère. Je recommençais mes calculs : quatre corridors, une pièce vaste et carrée, deux rangées en rectangle, trente étagères, quatre mètres, cent quatre-vingt tablettes, dix mètres… Et puis je regardais à nouveau avidement ce qui s’exhibait sur les étagères : les gros ouvrages en sanscrit à l’épaisse reliure verte qui étouffait plus de neuf cents pages, les lourds in-folios latins à la tranche poussiéreuse, les recueils oblongs de gravures anciennes, les atlas Renaissance en format italien avec leur frontispice à colonnes corinthiennes et profils romains en camés.

Dix mètres plus loin, au-delà d’une antichambre de volumes in-plano, dont les plats courbaient depuis cinquante ans comme des palmes, je retrouvais les longs corridors étroits où s’alignaient intercalées les rayonnages noirs à crémaillère sur lesquels les étagères glissaient d’un revers de main, les longs corridors en croix avec, au centre la pièce vaste et carrée, les longs corridors qui menaient chacun, perpendiculairement à un autre corridor bien plus long, d’une soixantaine de mètres où, là aussi, les rayonnages au coude-à-coude faisaient face aux rayonnages au coude-à-coude, présentant sur leurs innombrables doigts d’acier les milliers de livres. Entre chaque rayonnage, il y avait tout juste un mètre et quarante centimètres qui permettaient de se faufiler jusqu’au bout des travées pour atteindre les murs de pierre froide et rose. Les rayonnages dont la largeur était fixée au mur, je pouvais les décomposer en trois travées, chacune comptant alternativement six et sept étagères, sur lesquelles près de vingt-cinq gros volumes en moyenne se serraient modestement. La lumière horizontale et diaphane des fenêtres s’enchevêtrait par flots de losanges dans le dédale des lignes droites au parfum paisible des pages acides, de la cendre de quelques cinquante années. Un millier de halos jaunes parcourait les coiffes des ouvrages en suivant le fil de fréquences décousues pour aller se perdre loin du regard, à l’extrémité du corridor, clos d’une fenêtre semi-circulaire dont le verre monumental filtré de sa crasse grise absorbait l’accumulation de clarté. Suivre d’un œil ensuite le fil de la lumière, pénétrant au travers du mur long de soixante mètres, bondissant en hoquets sinuants d’une tranche à l’autre, prenant appui sur le sol de béton rainuré et, enfin, se projetant en poussière dorée dans la vaste fenêtre de l’extrémité du corridor. La fenêtre hypnotique qui captait sous son masque les flux et les reflux de l’esprit échappé des livres, de la combinaison des arômes de papier et des lentes volutes de la lumière, la fenêtre hypnotique se tenait là, droite, présomptueuse.

Les tasseaux noirs des tablettes, les tasseaux d’acier plein, les tasseaux par six ou sept pour chaque travée puisqu’il donnait la limite rectiligne et verticale, les tasseaux luisaient de leur noir d’acier frotté en répandant, eux aussi, des cotes à une ou deux lettres et généralement six chiffres.

Les indiscrétions de Brünhilde : Saint-Nazaire

Toujours à la chasse d’informations bibliothéconomiques, je n’ai pas hésité à voyager cet été dans des contrées fort éloignées de ma Thuringe hospitalière. Cherchant le soleil et l’incognito, je suis allée traîner mes basques de dindon-détective du côté de Saint-Nazaire où, outre l’air vivifiant, j’ai trouvé une information qui pourra intéresser les collègues en quête de mer, d’architecture 1950 et de management. La direction de la bibliothèque municipale (médiathèque Étienne Caux) sera, en effet, prochainement à pourvoir.

La médiathèque Etienne Caux de Saint-Nazaire

Établissement de petite taille, il s’apprête manifestement à connaître une restructuration – au moins pour ce qui est des espaces extérieurs. A l’instar de la ville reconstruite après la guerre, c’est un bâtiment de béton qui paraît vieillir mal dans son ensemble.
La rapide visite que nous avons faite des lieux s’est avérée toutefois positive : la variété des collections et l’accessibilité pour le public permettent sans doute de répondre à la demande des nazairiens. Notons par ailleurs une particularité de l’inscription, ouverte aux vacanciers qui peuvent venir emprunter des documents malgré une présence de courte durée dans la région.
D’après les informations que nous avons recueillies, il semble que le poste de direction soit prioritairement destiné à la gestion des ressources humaines (90 agents, 4 conservateurs).
Autre élément d’importance : la part du budget que consacre la ville à la culture dénote un intérêt fort des élus pour la question.
A bon entendeur, donc. Le poste doit être, selon toute vraisemblance, proposé pour le mois de décembre.

Salle de lecture

Signalétique

BW en Scandinavie

Ça pourrait être le titre d’un album de Martine ou de Tintin. Chers lecteurs, il n’en sera rien : c’est de mon aventure à moi qu’il est ici question. Imaginez que je me sois décidée à quitter ma Germanie originelle, les paradisiaques montagnes de la Harz pour la Suède où se tenait le congrès 2010 de l’IFLA. Pour moi qui, prudemment, ne dépassant jamais les frontières de la Thuringe éternelle sur laquelle le soleil de la bibliothéconomie resplendit sans jamais faiblir, ce fut une expédition qui n’était pas sans évoquer l’apprentissage de la survie sur Koh Lanta.

Je vous épargnerai mes histoires pathétiques, mon hôtel épouvantable dans une zone commerciale excentrée, la vie chère – ma carte bancaire bloquée dès le premier jour -, l’une de mes chaussures presque neuves (achetées au Klondike lors de la ruée vers l’or, comme Picsou) qui se met à bailler prodigieusement, etc., etc..
J’assistais pour la première fois à cette messe sublime un tantinet US : la session d’ouverture a des allures de meeting politique d’outre-Atlantique avec son immense auditorium (3 500 congressistes), les grands écrans qui renvoient à l’assemblée le portrait gigantesque des intervenants, les applaudissements à tout rompre, une musique fracassante avant chaque intervention des librarians VIP et projection de leur portrait en noir et blanc, une dialectique rythmée, le concert de clôture (ABBA revival cette année : je vous assure que les bibliothécaires déchaînés dansent tous). Alors un premier bilan…

On n’a pas aimé….

Outre la rhétorique un peu décoiffante, l’esprit nord-américain soufflait aussi sur l’espace d’exposition. On notait ainsi la présence de l’Eglise de Scientologie pour la deuxième fois consécutive après le congrès de Milan, parmi les exposants du forum aux côtés de l’ADBU, de Couperin, de l’Abès, de sociétés de numérisation et de mobilier de bibliothèque. Décoiffant, non ? Du moins pour les hermétiques franchouillards dont je fais partie. Mais enfin, il y a de quoi quand même ! Ce qui est étonnant, c’est que cette manifestation d’une secte qui a déjà fait parler d’elle dans les bibliothèques françaises récemment n’ait pas soulevé l’indignation des professionnels de tous poils. Nous sommes redevables à Raymond Bérard, Directeur de l’Abès, d’avoir pris publiquement la parole pour s’élever contre un laxisme de mauvais aloi.

Le stand de la librairie de scientologie à l'IFLA 2010

L'un des présentoires du stand de la scientologie

C’est aux associations et aux organismes professionnels français d’importance de prendre position sur ce sujet désormais : souhaitons que l’ADBU avant son très prochain congrès, l’ADBGV, l’ADBDP, l’ABF, pourquoi pas l’Enssib aussi, fassent entendre leur voix.
Nous avons, par ailleurs, relevé le peu d’usage qui est fait des différentes langues officielles de l’IFLA (français, allemand, espagnol, russe…). Ainsi, la francophonie en berne dans de nombreuses institutions, l’est manifestement aussi à l’IFLA. Seule conférence tenue en français, celle sur le livre rare menée par Raphaëlle Mouren. C’est un peu triste : 159 conférences, une seule en français… Si l’on y ajoute l’heure nationale (le “caucus”), cela fait tout juste deux.

… mais on a adoré :

Quand même ! Je ne vais pas jouer les rabats-joies, alors que je me suis laissée prendre par cette ambiance très amicale et chaleureuse et que je n’ai qu’un souhait  : y retourner ! D’autant plus que, l’an prochain, ce sera Puerto Rico  ! Le congrès de l’IFLA, je vous le dis, vous l’affirme : c’est génial. Des milliers de collègues avec lesquels les discussions s’engagent facilement, qui vous racontent leur expérience professionnelle dans le Maine aux USA, en Sierra Leone, en Australie… Des dizaines de conférences passionnantes et enthousiasmantes (on citera l’évaluation des relations internationales, le marketing des bibliothèques australiennes et leur love2read, etc.). Le congrès de l’IFLA, c’est aussi l’occasion de se lier davantage à sa propre communauté professionnelle nationale, de manière détendue, de savoir mieux ce que les uns et les autres font, quelle démarche ils adoptent. Et puis, cela va de soi, le congrès de l’IFLA c’est aussi la possibilité de visiter des bibliothèques et, en ce qui concerne les bibliothèques suédoises, les enseignements sont nombreux pour les professionnels français. L’organisation du congrès – des visites guidées à la succession de conférences – est remarquable.

Le prochain congrès européen aura lieu en 2014… Espérons qu’à cette occasion, la France se mobilisera pour accueillir les congressistes – pourquoi pas main dans la main avec les collègues allemands – pour un congrès fraternels, cent ans après la Première Guerre mondiale.

B.W.

A Bran, la bibliothèque disparue

On peut taxer cela simplement de bêtise, plus commodément peut-être de nostalgie, éventuellement de naïveté, au mieux d’idéalisme. Sans doute.  Celui qui jugerait les choses ainsi, ne les jugerait pas mal. J’en conviens. Mais tout de même ! Ne pas se laisser aller à une peine profonde et, en même temps, un attendrissement tout romantique à la vue d’une bibliothèque  dont  les murs seuls gardent l’ancien secret ?

A Bran, bourgade roumaine de Transylvanie, dont le titre de gloire – non des moindres – est d’avoir sous sa juridiction un château médiéval rutilant où la légende veut qu’ait vécu Vlad l’empaleur, mieux connu dans nos contrées sous le nom sobre de Dracula, un mince bâtiment de la toute fin du XIXe siècle s’agrippe à la voie principale qui va sinuante.

L'ancienne bibliothèque de Bran cliché juillet 2010 © Brunhilde Wagner

Tout autour, les petites boutiques ont fleuri avec le tourisme et la fin désormais presque lointaine de la dictature. De-ci de-là, il reste toujours quelques très belles villas qui ont passé, avec plus ou moins d’aisance, la période soviétique et qui témoignent de la richesse et du goût exquis d’une société de cour, une société européenne, fortunée et raffinée. Car Bran n’était pas, en ses meilleurs jours, qu’un vague morceau de la légende régionale. A l’heure de la royauté, la ville conquiert une aura nouvelle en devenant une station courue par la haute société. La reine Marie de Roumanie fait de Bran l’une de ses demeures d’élection, fuyant les ors lourds et tout Hohenzollern du château de Pelèsz. La ville de Bran est à l’image de cette reine dont les photographies d’époque atteste l’austère noblesse et la simplicité délicate.

Reine Marie de Roumanie © Library of Congress

Pour accompagner le développement de la cité, donner quelques loisirs aux enfants de l’aristocratie et de la haute bourgeoisie qui trouvaient à Bran une villégiature certainement moins officielle qu’aux abords de Sinaia, une bibliothèque a été construite. D’un étage, surmontée d’un toit qui devait être en tuiles d’ardoise, longée sur son pourtour d’une baie vitrée de carreaux colorés – sorte de salles des pas perdus et sas entre le lieu protégé du livre et l’extérieur – la bibliothèque se situait très heureusement au centre urbain, à moins de centre mètres de l’entrée du parc du château. C’est dire si le bâtiment a probablement été un endroit fréquenté.

L’angle le plus saillant, qui semble être la proue d’un navire fonçant droit sur la rue, a été adouci par une échauguette arlequine aux allures de bow-window, peut-être comme un rappel à la naissance britannique de Sa Majesté. La lumière sature littéralement la galerie où, si l’on se dresse sur la pointe des pieds, l’on peut imaginer une faune huppée et sage allant et sortant, probablement quelques fauteuils de rotins et leurs éternels coussins brodés et surbrodés de coton, où l’on lisait Thackeray, Gyp, Verne, Novalis… La tour carrée qui se dresse, massive, à l’extrêmité comme une excroissance honteuse se cache sous un pin gigantesque. C’est par là qu’on entrait. Qu’il est doux de penser que, si la bibliothèque s’étendait au rez-de-chaussée en une salle de lecture unique, le directeur, lui, était installé dans l’unique salle du premier étage, celle avec le balcon à la balustrade de fer forgé.

Vue de l'intérieur de la galerie

Vue de l'intérieur de la galerie

Un clocheton surmonte la toiture en donnant un ultime élan rustique à un bâtiment qui avait la prétention de jouer les campagnards gardant des coutumes de citadins. Du jardinet de l’entrée, il ne reste aujourd’hui plus aucune trace : on ne peut plus que rêver pour voir l’allée  courte de graviers, les roses trémières et l’herbe soignée. Dans ce pavillon de l’écrit, il n’y a donc plus que le songe qui soit le maître.

Et, de fait, il est compliqué d’en savoir plus long sur ce bâtiment. Le règne de Ceaucescu n’avait pas entamé celui de ce seigneur à l’ancienne mode. Bien sûr, l’architecture a souffert d’un régime qui avait en horreur la courbe et lui préférait la ligne droite, où le béton et la tôle avaient le pas sur la brique, la tuile et le bois. Bien sûr, les ouvrages qui s’y sont trouvés durant plus de quarante ans – la dictature socialiste la plus longue dans l’ancienne aire d’influence de l’URSS – ne devaient plus être si divers qu’autrefois. Cependant, la bibliothèque avait continué son existence qu’a interrompu, non le communisme, mais la morgue de la société contemporaine. Il y a moins de quinze ans, la bibliothèque fonctionnait encore. Les trentenaires du village savent très bien ce qu’était cette bastide abandonnée et s’y rendaient. Certains rappellent le plaisir qu’ils y trouvaient. L’un indique avoir demandé au maire ce que la commune comptait faire du bâtiment. Il lui aurait été répondu qu’une rénovation était à l’ordre du jour. Sans chercher le scepticisme forcené, il est permis d’en douter. Et sans parler roumain, les panneaux apposés sur le grand pin qui ombrage la bibliothèque, on voit bien qu’il n’y a pas d’avenir pour celle-ci.

Panneaux de vente

Un cadenas rouillé ferme la porte de bois, comme si une porte de bois pouvait condamner une bibliothèque. Les soupiraux laissent entrevoir un amas de déchets de tous ordres. Des vitres sont brisées. Les rideaux soupirent au vent leur charpie de dentelle. Les enduits des murs sont écaillés. Seul reste un poêle rectangulaire de céramique verte dans la salle de lecture. Et puis aussi les panneaux, dehors, sur le pin, qui proclame qu’il y a là un terrain de 2000 m² à acheter…

B.W.

L’administrateur en BM… Quelle histoire !

La dinde s’était tue. “Trop bien” me disaient certains mal intentionnés et peu soucieux de parler correct. Mais voilà, la forte Brunhilde reprend la plume car elle est fâchée. Tout rouge. On parle de plus en plus, depuis quelques jours – quelques heures devrais-je dire (merci Twitter) – de cette nomination, qui commence déjà à dater, d’un administrateur à la tête d’une des plus importante bibliothèque municipale de France, la BM de Toulouse. Sur le blog kotkot, Bertrand Calenge rappelle qu’il s’agit là d’une BM et non d’une BMVR… Utile précision mais qui n’atténue malheureusement pas la gravité de la démarche.  L’enssib, de son côté, a fait état de la situation. On voit fleurir – enfin ! – ici ou là de timides prises de positions, alors que le sujet mérite toute notre attention.

Logo BM de Toulouse

J’entends déjà certains conservateurs de mes collègues qui vont s’exclamant : “c’est fort bien ainsi”, “les bibliothécaires ne savent pas gérer”, “soyons bien, soyons geeks” (en clair : pas de RH, pas de finance, juste de l’informatique), et ainsi de suite… La bibliothécaire coquine que je suis tient à leur disposition un fouet puisque, manifestement, ils ont le goût de l’autoflagellation !

Qu’un établissement de cette dimension et de cette importance passe dans les mains d’une personne que rien ne destinait à la documentation ou à la lecture publique – pas même une formation - n’offusque pas beaucoup. Tiens donc… Il faut croire alors que le rabachage quotidien sur la spécialité et la spécificité du pro de la doc ne tient pas la route. A quoi servons-nous ? A quoi sommes-nous utiles, nous qui sommes payés si cher (parfois plus que le DGS de la commune) là où n’importe qui peut exercer ? Pourquoi une formation à l’Enssib, pourquoi un master dans la documentation ? L’Etat et les collectivités feraient quelques économies en ces temps de rigueur, enfin disons en ces temps où tout citoyen qui se respecte à ce mot-ci à la bouche. Jetons tout au panier. En bloc. Le bébé, l’eau du bain et la baignoire aussi du même coup. Et peut-être est-ce là, effectivement, une histoire de sous et, surtout, de salaire…

Cette nomination doit-elle laisser entendre que les fonctionnaires sont interchangeables ? Qu’un hôpital peut être dirigé par un conservateur ? Une bibliothéque par un agent de l’état-civil ? Un tribunal administratif par un hôtelier ? Un musée par un secrétaire général ? Mais je crois que cela pose surtout la question de la considération qu’ont les individus d’une manière générale et les élus en particulier de la fonction publique. Qui plus est fonction publique d’Etat dans le cas de Toulouse qui est une bibliothèque municipale classée (BMC), dont le poste de direction devait être pourvu par un agent de l’Etat, ne croyez-vous pas ?

Mais sur Twitter, on s’interroge : où est le communiqué de l’association 2A2E dont on parle tant mais qu’on ne voit pas ? Allez chers saints Thomas. Plus de foi ! La mystérieuse congrégation des gens de l’enssib s’est en effet exprimée. Et là, chers lecteurs, vous allez bénir Brunhilde Wagner, car, comme je vous l’avais promis en des temps anciens, je vais à la cueillette des informations et vous l’ai dégoté,  moi, ce communiqué que voici presque in extenso :

La direction d’une des plus grandes bibliothèques de France vient d’être confiée à une non- professionnelle. A ce propos, l’Association des anciens élèves de l’ENSSIB (2A2E) rappelle que la gestion des bibliothèques est avant tout de la compétence des professionnels qui ont été formés à cet effet. L’association souligne que c’est à l’expertise technique et à la compétence administrative de leurs directeurs, de leurs équipes d’encadrement et de leurs personnels qu’est du le formidable développement des bibliothèques au cours de ces 20 dernières années. Ce sont eux qui en ont fait les établissements culturels les plus fréquentés de France. C’est à ces professionnels qu’il revient prioritairement aujourd’hui de travailler à l’actualisation des services proposés aux publics les plus divers, à élaborer, entre autres, les plans de numérisation destinés à valoriser au mieux le patrimoine et les ressources documentaires dont ils ont la charge. L’association rappelle que tous les établissements culturels, quelle que soit leur taille, sont dirigés par des personnels compétents dans le domaine qui est le leur.

J’avoue être de cet avis… Ce n’était pas bien compliqué de le comprendre. Si le message que sous-entend la nomination d’un administrateur est le manque de compétences managériales des bibliothécaires, alors message reçu 5/5. Nous devons nous y mettre. Si en revanche, il est seulement question d’un déni de spécialisation, d’un mépris de la profession, il est plus que temps, pour nous, de nous élever contre une démarche qui ne va ni dans le sens de la valorisation de la fonction publique ni dans celui de la qualité des services que nous avons mission de rendre aux usagers.

 

B.W.

De l’adieu en bibliothèque

Je vous l’avais promis, ce petit article sur les pots de départ en bibliothèque. Ce sera moins tendancieux que les charmes et la sensualité du bibliothécaire… Alors, qu’ont-ils de tellement à part, ces pots de départ ? Méritent-ils davantage de blabla que les pots de départs au Minefi ou dans une collectivité territoriale (quelle qu’elle soit) ? Est-ce pour moi une occasion supplémentaire de déblatérer plutôt que de la boucler ? Ont-ils une ou des spécificités suffisamment remarquables, ces pots, pour que j’en fasse ici une quelconque mention ?

Pour ma part, je le crois. Il arrive parfois que les dindes soient, elles aussi, prises (bien entendu pas plus que l’espace fugace d’une ou de deux coupes de champ’) d’une vague mélancolie à l’écoute du discours final qui est le rideau  jeté sur

© kemaris.fr

une vie professionnelle entièrement consacrée à une seule bibliothèque (généralement) ou pour le moins pour une bonne part (la vingtaine d’années est une moyenne acceptable). aux côtés d’autres volailles qui, elles aussi, se consacrent corps et âmes  aux livres et aux périodiques, aux lecteurs et aux fiches de catalogues imperturbables. Le bibliothécaire est fidèle. Hélas, comme dirait certain héros tchekhovien.  Et imprévoyant. Hélas, parce que l’État étant le dieu tutélaire philanthrope que l’on sait, la pitié n’est guère de mise et lorsque la décision de se séparer d’un loyal collaborateur tombe des nues administratives ou bien qu’il n’existe pas d’autres solutions pour le petit fonctionnaire que de prendre la poudre d’escampette par la petite porte de la mutation (avec avis favorable du chef d’établissement, cela va sans dire), celui-ci s’en va en fermant précautionneusement la porte derrière lui, sans faire de bruit, en poussant le vice jusqu’à remercier même qu’on lui permette de fermer la porte…

J’en ai vu quelques uns, récemment, de ces départs, de ces sorties qu’on nomme joliment retraite, de ces poursuites de carrière qu’on baptise sincèrement mutation. Ils avaient tous en commun un insolite malaise, flottant parmi l’assistance comme à l’enterrement d’un vieillard chiant dans l’attente de l’ouverture du testament. J’ai eu l’opportunité d’assister à des pots de départs en collectivité territoriale et ceux-ci n’avaient nul trait commun à ces fêtes un peu manquées des adieux en bibliothèque. Ce qui est unique en bibliothèque, c’est d’abord – à l’époque du cadre dynamique et hyperactif qui change régulièrement de poste, de ville, de vie – cette inertie des carrières des professionnels… Regardons autour de nous, dans nos bibliothèques : combien sont-ils à avoir fait leur vie là, ceux qui nous entourent ? Et combien parmi les plus jeunes arrivants suivront cette même pente un peu confortable ? Peut-être y a-t-il à ce niveau une première explication : ces bibliothécaires, ces magasiniers qui ont passé davantage de temps ensemble qu’auprès de leurs familles respectives, ceux-là, ils ont vécu ce que vivent tous les individus regroupés longuement : quelques pauses café sympathiques, de nombreuses disputes, moult cancans, des frustrations, des promotions parfois obtenues en grillant la priorité à l’un ou l’autre collègue… Et ça pendant quarante ans ? Quoi d’étonnant à ce que les uns et les autres se sentent partagés au moment d’un départ : faut-il se réjouir d’être débarassé de quelqu’un que l’on a trop vu ou s’attrister des années qui ont finalement bien vite passé ?

La seconde spécificité tient principalement au management passéiste propre à de nombreux établissements documentaires, dans lesquels le chef d’établissement exerce une forme de paternalisme distant qui conduit, habituellement, à rendre les relations des uns aux autres quelque peu artificielle voire malaisée. Les discours prononcés à l’occasion du pot de départ sont assez souvent écoeurant d’une hypocrite et bienveillante neutralité. Celui qui part glisse quelques souvenirs parmi les perles de sa mémoire (lorsqu’elle n’est pas déjà affectée d’alzheimer) rappelle quelques antagonismes, quelques frictions dont l’assistance se gausse à présent comme il se doit, affirme qu’il n’oubliera jamais ses merveilleux collègues (comment le pourrait-il ? il les a supporté pendant quarante ans) puis vient le tour du chef d’établissement qui s’attarde sur de nombreuses et joviales banalités (il a le sourire qui lui va jusqu’aux oreilles), banalités qui n’engagent à rien et assurent avec le poli de formules bien choisies à quel point celui qui quitte les lieux est irremplaçable… Mais qui peut penser, après avoir pratiqué un tant soit peu l’administration française, que qui que ce soit peut prétendre être irremplaçable ? Ne faudrait-il pas être soi-même affligé d’une débilité profonde ou d’une céleste candeur pour ne pas s’offusquer de ce seul mot, qui, d’ailleurs, est d’une médiocre ingéniosité ? Et que dire alors de celui qui se permet un humour si déplacé ?

Le plus désagréable est sans doute que ces discours sont conclus par des phrases qui se veulent pleines d’esprit, histoire de montrer qu’on a gardé le sens de l’humour… Cela ressemble étrangement à une fête de famille, à l’ancienne mode. Et, finalement, c’est probablement ce que c’est. En vivant reclus sur nos équipes et nos collections, nous formons des tribus imperméables au monde et, au moment de partir, nos rituels sont presque des prières pour les agonisants.

Que mon lecteur se rassure. En ces pages virtuelles, il ne lui sera jamais infligé – bien qu’il lui faille déjà supporter une plume passable – de ces mots d’au-revoir intempestifs. Car le dindon est bien décidé à le rester coûte que coûte. Même si cela doit durer quarante voire quarante et une annuités. Et la seule révérence qu’il fera lui sera extorquée bien malgré lui. J’en suis certaine.

Brünhilde Wagner

Pour Capucine, hip hip hip…

Quelle ne fut pas notre surprise en découvrant aujourd’hui l’article de Caroline Rives dans le dernier numéro de la revue Bibliothèque(s) ! Parmi les blogs listés, un oscar du billet “scabreux” décerné à votre honnête et rêveur dindon. Pour être exacte, non pas à la dinde qui s’escrime à écrire de médiocre petits articles peu réguliers au demeurant, mais à l’inénarable et rutilante Capucine Schmoute, rédactrice téméraire d’une brève révélant à notre stupéfaction générale certains ébats.

Librarian lips

Loin de moi l’idée de dénigrer le talent littéraire de ma divine amie ! Bien que partageant avec Capucine l’honneur d’avoir été citée, j’avoue tout de même être dubitative (si je puis) de cette citation. Mais pas surprise. Dans un univers feutré et, somme toute, traditionnel, le corps (humain) du bibliothécaire interpelle, il interroge, il dérange, il suscite – pas toujours malgré lui – quelques sous-entendus. Quelques non-dits aussi, de temps à autres, impudiquement révélés. Au contact du public, davantage des publics, il donne parfois son étrange mesure. Et il sait porter (mais si ! ça arrive !) l’un ou l’autre fantasme. Tout est question de personnalité. Du bibliothécaire, cela va sans dire.

L’étonnant sujet de mémoire DCB de Marie Delos – Corps de conservateur et désir de bibliothèque – fait rêver… Et évoque de lascifs chapitres sans aucun doute infiniment plus captivants que certaines procédures de catalogage. Je reconnais n’avoir pas eu l’occasion de lire le dit mémoire – bien que ce ne soit pas la curiosité qui manque.

Entre l’image que les usagers ont généralement des bibliothécaires et la réalité du terrain (combien de nos collègues n’ont-ils pas un physique absolument charmant… j’ai des noms pour les intéressés !), il y a un gouffre qu’il est étonnant de mesurer. Il m’arrive ainsi régulièrement de voir la surprise de mes lecteurs lorsque je leur dis que je suis une dinde des bibliothèques. “Mais vous êtes bien jeune”, m’assurent-ils. “Certes”, m’empressé-je de répondre. Et je rougis.

Il y a aussi l’inusable coup de téléphone suivi d’une rencontre et le “je vous imaginais plus vieille”… Bref.

Nous ne pouvons pas ignorer non plus que nos bibliothèques sont souvent le lieu idéal des rencontres amoureuses de jeunes gens qui viennent chez nous moins pour plancher sur les cours de la fac que pour profiter de la vie. Ajoutons enfin qu’il n’est pas rare que la tentation nous guette nous aussi, lorsque, assises aux banques de prêt, aux inscriptions, défilent devant nos yeux papillotant, comme dans une pub pour cola, de musculeux trentenaires. Bref.

Tout ça pour pointer, une fois encore (était-ce bien nécessaire ?) ce paradoxe bibliothéconomique. Là où se bousculent tant de personnes, dans les bibliothèques bourdonnantes et vivantes, n’est-il pas naturel de trouver, avec les Liaisons dangereuses et La vie sexuelle de Catherine M., un tantinet de… euh disons séduction ?

B.W.