Et dans ces allées, où l’on eut pu penser d’abord que la lumière et la poussières seules avaient droit de cité, déambulant lentement, des essaims de magasiniers se pressaient, douze par étage dans la bibliothèque qui en compte huit, soit, au total, quatre-vingt seize magasiniers. Ils récupéraient dans chacune des salles de lecture, au guichet, les demandes des lecteurs notées à la va-vite sur les fiches cartonnées jaunes, cherchaient en se bousculant la cote indiquée, comparant la cote et le titre inscrit jamais en entier, posaient le livre sur un chariot au côté d’un monticule d’autres livres tout prêts à s’effondrer, poussaient leur chariot en zigzagant entre les chariots de leurs collègues et les rayonnages, se dirigeaient vers d’autres étagères, récupéraient d’autres livres et couraient enfin vers les salles de lecture sur lesquelles donnait une porte de bois blanc face à la fenêtre énigmatique, une porte de 2,08 mètres de haut et 74 centimètres de large que le magasinier déployait d’un tour d’une clé tirée de la poche, renfermée ensuite précieusement. Les chariots alourdis crissaient de leurs roues tordues et annonçaient la livraison aux lecteurs qui se précipitaient, entendant l’appel, autour du butin.
Une fois parvenu au guichet de l’une des huit salles de lecture, le magasinier, distribuant, faisait face aux soixante-dix sept paires d’yeux qui le fixaient avidement, car chacune des huit salles de lecture comptait très exactement soixante-dix sept places assises ce qui, pour la bibliothèque, donnait un total de six cent seize places assises, ni plus ni moins. Six cent seize places étaient alors fort peu. En effet, seize mille trente-neuf lecteurs potentiels, ayant chacun une carte faisant état d’une inscription en bonne et due forme, seize mille trente-neuf lecteurs attendaient chaque matin l’ouverture des portes de la bibliothèque à huit heures précises, le Directeur ayant exigé de ses collaborateurs que l’horaire d’ouverture fut ponctuellement respecté dans un souci évident et admirable du service public. Du lundi au samedi, la bibliothèque ouvrait donc à huit heures extrêmement précises. Traditionnellement, l’un des deux concierges retirait le pêne au moment même où les cloches de la cathédrale toute proche marquaient le premier coup. C’était une gymnastique sérieuse qui supposait que le concierge fût levé au plus tard à sept heures dix minutes afin que, une fois son café préparé et englouti – une trentaine de minutes tout au plus – il ait le temps de pratiquer une hygiène rigoureuse et néanmoins quotidienne – soit une quinzaine de minutes – le rendant suffisamment présentable pour exercer son emploi. Il était donc sept heures et cinquante-cinq minutes lorsqu’il s’apprêtait à sortir de son logement de fonction installé au premier sous-sol pour aller, à l’étage supérieur, donner à quelques six cent seize élus le droit de rentrer dans la bibliothèque.
Quinze mille quatre cent vingt-trois lecteurs potentiels se trouvaient donc interdits quotidiennement de bibliothèque, ce qui, aux yeux du Directeur qui avait le service public chevillé au corps, était parfaitement intolérable et ce qui, aux yeux de Monsieur le Préfet, qui avait, lui, le règlement et les codes à l’esprit, était purement et simplement un attroupement des plus regrettables, puisqu’il fallait regarder ceci comme une manifestation non déclarée, chose réprouvée, le rassemblement de trois personnes suffisant pour une qualification de mouvement intempestif.
Le Directeur était donc convoqué quotidiennement chez Monsieur le Préfet qui n’entendait pas que cela puisse continuer de la sorte. Certes les quinze mille quatre cent vingt-trois lecteurs continuaient de stationner mais ils stationnaient paisiblement, patientant jusqu’au lendemain pour les six cent seize les plus proches de la porte, jusqu’au surlendemain pour les six cent seize suivants, voire jusqu’au sur-surlendemain pour les six cent seize qui passeraient après. Pour peu que l’on fut un lundi, c’étaient donc cinq fois six cent seize personnes – soit trois mille quatre-vingts personnes – qui pouvaient légitimement espérer d’entrer après les heureux du lundi.
“Au final, assurait le Directeur, la bibliothèque accueille chaque semaine trois mille six cent quatre-vingt seize lecteurs différents. Pour peu, cela va sans dire, que chacun respectât l’ordre de passage et que nul ne s’appropriât la place d’autrui”. Monsieur le Préfet demeurait songeur et calculait vite. “Tout ceci est bel et bon, cher Directeur, mais si je compte bien , il reste alors – et ce, dès le samedi matin - douze mille trois cent quarante-trois lecteurs qui n’ont pas pu accéder à vos livres, ce qui est fâcheux et fort peu en accord avec notre mission de service public”. Le Directeur était piqué au vif. Monsieur le Préfet poursuivit : “Quelle pourrait être la solution, selon vous ? Faudrait-il agrandir votre bibliothèque ?
- Je ne le pense pas, Monsieur le Préfet, coupa le Directeur. Un accroissement des surfaces nécessiterait une augmentation conséquente et parallèle du nombre de personnels. Tenez, Monsieur le Préfet, par exemple en ce qui concerne les magasiniers. Pour répondre aux demandes faites par les lecteurs – ceux qui, cela va sans dire, ont pu accéder à une salle de lecture – il faut douze magasiniers par étage. Or la bibliothèque en compte huit, ce qui fait, à ce jour, quatre-vingt seize magasiniers auxquels il convient d’ajouter les autres membres du personnel : les deux concierges, les dix-sept bibliothécaires, chargés de mission fort précises portant, pour chacune, sur l’un des dix-sept domaines intellectuels pour lesquels la bibliothèque s’enorgueillit d’acquérir des ouvrages, puis les dix conservateurs chargés, eux, de missions transversales et scientifiques, le Secrétaire général et son adjoint, mon adjoint et ma secrétaire, enfin moi-même. Ce qui porte à cent trente le nombre de personnes travaillant déjà à la bibliothèque. Je ne vous cacherai pas, Monsieur le Préfet, que cela fait beaucoup. Augmenter le nombre de personnels supposerait alors de renforcer le service de mes collaborateurs directs et de donner un adjoint à mon adjoint”. Monsieur le Préfet goûta peu la démonstration. “Mon cher Directeur, j’entrevois une autre solution qui, temporairement et partiellement, désengorgera votre parvis : vous n’accorderez qu’une heure à chacun de vos lecteurs ! De la sorte, toutes les heures, six cent seize nouveaux lecteurs prendront place et laisseront la leur à six cent seize autres une fois leur heure écoulée. Si je ne m’abuse, la bibliothèque est ouverte de huit heures à vingt-deux heures tous les jours du lundi au samedi, soit quatorze heures d’ouverture par jour, et quatre-vingt quatre heures par semaine. Je m’explique : en n’accueillant vos lecteurs que, tout au plus une heure, vous ferez entrer chaque jour huit mille trois cent vingt-quatre personnes. En deux jours, le problème est réglé. Il restera même un peu de rabiot pour les plus malins qui sauront, eux aussi, calculer. En cinq jours, vous accueillerez statistiquement quarante-et-un mille six cent vingt personnes ce qui signifie, en rapportant ce chiffre au nombre de vos inscrits, que chacun d’eux aura pu passer, en respectant scrupuleusement cette règle, un peu plus de deux heures et demie, chaque semaine, en vos murs. L’étude, comme toute ressource, doit être organisée et les ressources étant limitées, il faut en restreindre l’accès tout en assurant une égale et démocratique. N’est-ce pas merveilleux ?”
Le Directeur fut pris d’angoisse à l’idée de l’organisation nécessaire pour permettre l’exercice d’une pareille mesure : il entrevoyait les longues discussions au cours du prochain conseil d’administration pour défendre ce projet voulu par le Représentant du Gouvernement. Mais il ne pouvait guère esquiver. Monsieur le Préfet se leva, invitant le Directeur à se retirer pour méditer sur la meilleure façon de procéder.
Lors du conseil d’administration qui suivit le dernier entretien accordé par Monsieur le Préfet, la rotation des lecteurs heure par heure fut adoptée à l’unanimité moins une voix, le représentant de l’université ayant souhaité faire savoir de cette manière que ce traitement appliqué à tous les usagers sans distinction ne saurait convenir aux chercheurs qui, comme leur titre le laisse penser, cherchent et ont, de facto, besoin de davantage de temps que les seules deux heures et demie concédées par Monsieur le Préfet.Toutefois, et malgré l’apparente pertinence de cette remarque, il fut consigné dans le règlement intérieur de la bibliothèque que la rotation heure par heure serait désormais le principe fonctionnel de l’établissement.