Je vous l’avais promis, ce petit article sur les pots de départ en bibliothèque. Ce sera moins tendancieux que les charmes et la sensualité du bibliothécaire… Alors, qu’ont-ils de tellement à part, ces pots de départ ? Méritent-ils davantage de blabla que les pots de départs au Minefi ou dans une collectivité territoriale (quelle qu’elle soit) ? Est-ce pour moi une occasion supplémentaire de déblatérer plutôt que de la boucler ? Ont-ils une ou des spécificités suffisamment remarquables, ces pots, pour que j’en fasse ici une quelconque mention ?
Pour ma part, je le crois. Il arrive parfois que les dindes soient, elles aussi, prises (bien entendu pas plus que l’espace fugace d’une ou de deux coupes de champ’) d’une vague mélancolie à l’écoute du discours final qui est le rideau jeté sur
une vie professionnelle entièrement consacrée à une seule bibliothèque (généralement) ou pour le moins pour une bonne part (la vingtaine d’années est une moyenne acceptable). aux côtés d’autres volailles qui, elles aussi, se consacrent corps et âmes aux livres et aux périodiques, aux lecteurs et aux fiches de catalogues imperturbables. Le bibliothécaire est fidèle. Hélas, comme dirait certain héros tchekhovien. Et imprévoyant. Hélas, parce que l’État étant le dieu tutélaire philanthrope que l’on sait, la pitié n’est guère de mise et lorsque la décision de se séparer d’un loyal collaborateur tombe des nues administratives ou bien qu’il n’existe pas d’autres solutions pour le petit fonctionnaire que de prendre la poudre d’escampette par la petite porte de la mutation (avec avis favorable du chef d’établissement, cela va sans dire), celui-ci s’en va en fermant précautionneusement la porte derrière lui, sans faire de bruit, en poussant le vice jusqu’à remercier même qu’on lui permette de fermer la porte…
J’en ai vu quelques uns, récemment, de ces départs, de ces sorties qu’on nomme joliment retraite, de ces poursuites de carrière qu’on baptise sincèrement mutation. Ils avaient tous en commun un insolite malaise, flottant parmi l’assistance comme à l’enterrement d’un vieillard chiant dans l’attente de l’ouverture du testament. J’ai eu l’opportunité d’assister à des pots de départs en collectivité territoriale et ceux-ci n’avaient nul trait commun à ces fêtes un peu manquées des adieux en bibliothèque. Ce qui est unique en bibliothèque, c’est d’abord – à l’époque du cadre dynamique et hyperactif qui change régulièrement de poste, de ville, de vie – cette inertie des carrières des professionnels… Regardons autour de nous, dans nos bibliothèques : combien sont-ils à avoir fait leur vie là, ceux qui nous entourent ? Et combien parmi les plus jeunes arrivants suivront cette même pente un peu confortable ? Peut-être y a-t-il à ce niveau une première explication : ces bibliothécaires, ces magasiniers qui ont passé davantage de temps ensemble qu’auprès de leurs familles respectives, ceux-là, ils ont vécu ce que vivent tous les individus regroupés longuement : quelques pauses café sympathiques, de nombreuses disputes, moult cancans, des frustrations, des promotions parfois obtenues en grillant la priorité à l’un ou l’autre collègue… Et ça pendant quarante ans ? Quoi d’étonnant à ce que les uns et les autres se sentent partagés au moment d’un départ : faut-il se réjouir d’être débarassé de quelqu’un que l’on a trop vu ou s’attrister des années qui ont finalement bien vite passé ?
La seconde spécificité tient principalement au management passéiste propre à de nombreux établissements documentaires, dans lesquels le chef d’établissement exerce une forme de paternalisme distant qui conduit, habituellement, à rendre les relations des uns aux autres quelque peu artificielle voire malaisée. Les discours prononcés à l’occasion du pot de départ sont assez souvent écoeurant d’une hypocrite et bienveillante neutralité. Celui qui part glisse quelques souvenirs parmi les perles de sa mémoire (lorsqu’elle n’est pas déjà affectée d’alzheimer) rappelle quelques antagonismes, quelques frictions dont l’assistance se gausse à présent comme il se doit, affirme qu’il n’oubliera jamais ses merveilleux collègues (comment le pourrait-il ? il les a supporté pendant quarante ans) puis vient le tour du chef d’établissement qui s’attarde sur de nombreuses et joviales banalités (il a le sourire qui lui va jusqu’aux oreilles), banalités qui n’engagent à rien et assurent avec le poli de formules bien choisies à quel point celui qui quitte les lieux est irremplaçable… Mais qui peut penser, après avoir pratiqué un tant soit peu l’administration française, que qui que ce soit peut prétendre être irremplaçable ? Ne faudrait-il pas être soi-même affligé d’une débilité profonde ou d’une céleste candeur pour ne pas s’offusquer de ce seul mot, qui, d’ailleurs, est d’une médiocre ingéniosité ? Et que dire alors de celui qui se permet un humour si déplacé ?
Le plus désagréable est sans doute que ces discours sont conclus par des phrases qui se veulent pleines d’esprit, histoire de montrer qu’on a gardé le sens de l’humour… Cela ressemble étrangement à une fête de famille, à l’ancienne mode. Et, finalement, c’est probablement ce que c’est. En vivant reclus sur nos équipes et nos collections, nous formons des tribus imperméables au monde et, au moment de partir, nos rituels sont presque des prières pour les agonisants.
Que mon lecteur se rassure. En ces pages virtuelles, il ne lui sera jamais infligé – bien qu’il lui faille déjà supporter une plume passable – de ces mots d’au-revoir intempestifs. Car le dindon est bien décidé à le rester coûte que coûte. Même si cela doit durer quarante voire quarante et une annuités. Et la seule révérence qu’il fera lui sera extorquée bien malgré lui. J’en suis certaine.
Brünhilde Wagner







