Lorsqu’il rentra chez lui le soir de ce conseil d’administration qui fut un moment pénible malgré l’onctueuse et administrative politesse dont chaque membre avait fait preuve – même le représentant de l’université qui avait respectueusement émis une réserve – le Directeur eut l’intuition d’un lendemain laborieux. L’appréhension de ce changement organisationnel se manifesta en lui par un courant d’air froid le long de la colonne vertébrale et un frémissement brutal des muscles du torse. Un instant lui traversa l’esprit l’idée de poser, par médecin complaisant interposé, un arrêt de travail pour maladie afin d’échapper à la journée qui s’annonçait. Attristé et anxieux, il repoussa cette parade, car il ne fuyait jamais devant le danger quoi que l’envie fut forte. Il avait toujours préféré être malmené par l’adversaire que fuir et être considéré comme lâche par autrui et, surtout, par lui-même. Car le regard qu’il posait sur sa personne était sans bienveillance. Intraitable pour lui-même, il exigeait la perfection en toute chose et pour tout.
En cet instant, il saisissait parfaitement qu’il lui faudrait faire face, le lendemain, à de nombreuses insuffisances, à beaucoup de problèmes et à la légèreté incurable de ses personnels, ce qui le contraria soudainement. Sa réflexion le fit déporter ainsi de l’angoisse à l’aigreur, mouvement bien naturel pour un homme soucieux.
Son épouse l’attendait attablée : il avait du retard, ce qui arrivait régulièrement. Elle patientait, assise comme toujours, un livre à la main, toute prête à abandonner sa lecture pour servir les plats qui, déjà mitonnés, mijotaient à feu doux dans la cuisine. Jetant un œil sur lui, elle vit qu’il était de mauvaise humeur et ne dit rien. Dans ces circonstances, elle préférait garder de la distance car le moindre mot pouvait ouvrir les vannes à un torrent de colère qu’alimentait cette tension comprimée. Elle se contenta de lui lancer un sourire et se dirigea vers la cuisine pour y prendre la casserole, qui contenait l’émincé de veau à la crème, et le plat de riz.
Le Directeur déposa soigneusement son manteau et son écharpe et se regarda avec sérieux dans le miroir de l’entrée pour repeigner ses cheveux. Il alla ensuite se laver les mains et Madame et Monsieur le Directeur passèrent enfin à table. Les couverts faisaient leurs cliquetis métalliques choqués contre la faïence parcimonieusement remplie du repas. La noble horloge Louis XV posée sur son cartel tonnait tous les quarts d’heure. Les épais rideaux des fenêtres, les épaisses tapisseries des murs, les épais tapis absorbaient les bruits du dehors et du dedans. Tout silence, tout méditation, tout respect, Madame et Monsieur le Directeur, face à face, ne se regardaient pas. Finalement, ennuyée de sa solitude, Madame le Directeur finit par lancer à son mari une question apparemment banale sur la journée passée.
« Cela ne va pas fort », lui répondit-il. Et il s’en tint là, continuant à saucer son assiette presque vide, ce qu’il savait agacer beaucoup son épouse. Elle n’ignorait pas qu’il était là en train de la provoquer et de trouver un moyen de susciter en lui-même le déversement de ses contrariétés. Très compréhensive et habituée à ces tempêtes, elle l’encouragea à lui livrer la teneur de la journée.
« Eh bien ! Vous êtes fort curieuse, ma chère. Cela ne vous suffit-il pas que je sois si peu satisfait ? Il vous faut aussi le récit de mes déconvenues ?
- Voyons, voyons ! Ne vous emportez pas de la sorte, osa-t-elle lui répartir. Vous savez que cela ne vous réussit jamais. Je ne veux que partager vos déceptions, mon ami. Ne sommes-nous pas mariés aussi pour cela ? »
A cette réponse-là, il ne savait vraiment pas trop quoi objecter.
« J’ai dû présenter au Conseil d’administration le projet de Monsieur le Préfet.
- Ah ! Mais… Cela est fort bien ! Non ?
- Je vais devoir affronter demain les personnels et leurs représentants, sans parler des lecteurs qui n’y comprendront rien. Les universitaires qui me feront des reproches… Les clochards qu’il faudra constamment déloger… Les étudiants qui iront se cacher où ils pourront pour rester plus des deux heures et demie concédées… Et cela, encore, c’est que je n’ignore pas… Pensez donc qu’il y aura d’autres soucis. Et puis plus de lecteurs, ce sont plus de demandes de consultation des livres ! Alors qu’il y a déjà tant à faire aujourd’hui. Cela fera un surcroît de travail pour mes personnels qui s’en plaindront, soyez-en sure ».
En guise de conclusion, il déposa ses couverts côte à côte à quatre heures vingt sur l’assiette et s’enfuit dans le salon par la double porte pour aller siroter un calva et fumer une cigarette.
Sa nuit fut paisible toutefois et lorsque le matin vint, il se leva sans peine. Il était ragaillardi et, regardant son épouse qui exceptionnellement ne s’était pas éveillée avant lui, il trouva qu’il était bien heureux de vivre auprès d’une si réconfortante personne.