Souvenirs, pour les 20 ans


Au lecteur pressé, les voyages en train sont toujours salutaires, surtout – et on peut faire confiance à la société nationale des chemins de fer pour que cela arrive de temps à autres – lorsqu’il faut compter avec les retards du rail. A croire, soit dit en passant, que la gestion du réseau plus que centenaire se maintient à un état stationnaire, pas de dégradation mais pas d’amélioration non plus : le retard est subséquent, intrinsèque et conséquent du rail, en d’autres termes un composé au même titre que l’acier ou le bois. Bref. Parmi les lectures qui agrémentaient un mien dernier voyage, entre le numéro 20 des Trésors de Picsou (4,90 €), Grand peur et misères du IIIe Reich de Brecht et Mes enfers de Jakob Elias Poritzky (éditions de la dernière goutte, 2008, 18 €) s’était adroitement glissé un très joli et tout petit volume qui est la transcription d’une conférence de Jacques Roubaud donnée à l’enssib en janvier 2008. Conférence à laquelle la rédactrice n’a pu assister, voguant à l’époque – comme de bien entendu – sur l’un des fleuves walkyriens de sa Germanie natale. J’avais manifestement déjà manqué quelque chose. Ce charmant petit ouvrage me l’a carrément envoyé en pleine figure. Car il beau, le bougre. Et bon qui plus est !
Outre le fait qu’un individu s’acclimatant aux bibliothèques est de facto quelqu’un de bien, l’exposé était manifestement fort bien tourné. On y découvre notamment une liste longue en paragraphes des bibliothèques où Roubaud a travaillé, des BM françaises aux mégalopoles bibliothéconomiques états-uniennes ou britanniques.
Et puis, il y a l’évocation du Principe du Bon Voisin (PBV), sorte de loi universelle que toute dinde digne de ce nom a nécessairement goûtée lors de recherches bibliographiques. Le PBV, pompé sur Aby Warburg, se présente tout modestement ainsi : « dans une bibliothèques bien faite, le livre dont vous avez vraiment besoin se trouve à côté de celui que vous êtes venu chercher » (page 21). Astucieux et imparable. Parce que c’est vrai. Pour peu que les hordes de dindes sauvages qui nous ont précédé aient tant soit peu réfléchi à une politique d’acquisition vaguement cohérente. Je n’ai pas dédaigné mon plaisir (grand) à la lecture de ce petit livre qui, s’ajoutant aux romans de Jacques Roubaud, raconte à son tour l’inextinguible magie mystérieuse que diffusent salle de lecture et magasins.
Les 20 ans de l’enssib ont été l’occasion de retranscrire cette conférence où il fut question tant des nerfs des lecteurs mis à rude épreuve, de la mort crainte au détour d’une travée, de la contemplation dans les tons  »bleu Panizzi » et de la collection. Oui, de la collection de bibliothèques. Car Roubaud se dit colletionneur. Non pas de livres : il a appris à les emprunter pour un temps, nous dit-il, « raisonnable ». Il est collectionneur de bibliothèques. « Bibliothécomane » comme il le clame (sans honte) avant de conclure. Il explique cette redoutable passion : « je pensais que j’allais dans ces bibliothèques parce que devais faire tel travail, mais pas du tout, j’avais choisi de faire tel travail parce que ça m’obligeait à aller dans des bibliothèques » (page 44). Travailler pour justifier de traîner ses guêtres dans une bibliothèque… Ca m’en bouche un coin. Et ça donne des idées pour améliorer la médiation : forcer les lecteurs à bosser pour qu’ils nous aiment…
Plaisanterie mise à part, la publication de cette conférence intitulée Lire, écrire ou comment je suis devenu collectionneur de bibliothèques fera, nous en formons le vœu, date. D’une part, parce que le livre en lui-même a été très habilement pensé et qu’il est très joliment imprimé. D’autre part, parce qu’il rappelle que les bibliothèques font les Hommes. Enfin, parce qu’il est sous format papier : et que rien que pour cela, nous saluons la démarche des presses de l’enssib.
Aux dires de Roubaud, notre éternelle enssib pourrait bien voir son nom changer. Il propose, avec regret, une appellation assez proche , intégrant la dimension des inévitables nouvelles technologies :  »enssim ». Ce qui sonnerait moins bien, serait moins poétique. A l’instar du conférencier, nous espérons ne pas voir pareille évolution, bien que tout darwinienne. Mais sans doute la direction de l’école nous rassurera-t-elle sur ce point.

B.W.

Jacques Roubaud. Lire, écrire ou comment je suis devenu collectionneur de bibliothèques. Villeurbanne : Presses de l’enssib, 2012. 9€

Amazon, 3e lieu


Une importante campagne de communication a été menée autour de l’installation d’un troisième site logistique de la compagnie Amazon en France.
Initialement envisagée à Beaune, cette installation se fera finalement dans le fief d’Arnaud Montebourg. Élément crucial de valorisation, le nombre d’emplois est présenté comme une victoire à l’heure du serrage de ceinturon au dernier cran, une victoire du collectif sur l’… Rien n’est moins sûr.
L’interview de Frédéric Duval au micro de Pascale Clark (France Inter, lundi 26 juin 2012) est particulièrement éclairante sur la stratégie peu éthique de Amazon, dont le « foyer » fiscal est situé au Luxembourg. Quelques subventions bien françaises – dont le montant est bien entendu tout à fait incertain à ce stade, dixit Frédéric Duval – viennent soutenir et encourager l’implantation de ce libraire tout terrain… L’État français – pas plus que l’Union européenne d’ailleurs – ne récupéreront en retour les contributions fiscales auxquelles l’entreprise pourrait être soumise si son siège se trouvait justement en France.
Le Syndicat de la librairie française s’est ému de cette situation qui met en péril tant les emplois, les subsides publics que les savoirs-faire : je reproduis ci-dessous le communiqué diffusé hier à ce propos.

B.W.

Syndicat de la Librairie Française
27 juin 2012
COMMUNIQUÉ DU SYNDICAT DE LA LIBRAIRIE FRANÇAISE

L’EMPLOI, C’EST EN LIBRAIRIE
Face à la déferlante médiatique autour de l’implantation d’une troisième plate-forme d’Amazon en Bourgogne, le Syndicat de la librairie française tient à rappeler quelques données :
– face aux 150 à 250 emplois permanents réellement créés par Amazon, la vente de livres génère en France plus de 20 000 emplois dont 14 000 dans les seules librairies indépendantes (rapport de branche 2011 I+C) ;
– A proportions égales, la librairie indépendante représente une activité qui génère deux fois plus d’emplois que dans les grandes surfaces culturelles, trois fois plus que dans la grande distribution et, selon les chiffres de la Fédération du e-commerce et de la vente à distance (FEVAD)*, 18 fois plus que dans le secteur de la vente en ligne !
– La librairie est un commerce humain qui mise sur des femmes et des hommes qui aiment les livres, les défendent et les connaissent comme ils connaissent leurs clients « en chair et en os » ;
– pour l’ouverture de sa plate-forme, Amazon a bénéficié d’aides publiques conséquentes alors qu’un rapport sur « l’impact du développement d’Internet sur les finances de l’Etat », disponible sur le site du Sénat, confirme qu’Amazon, en rapatriant l’essentiel de son chiffre d’affaires au Luxembourg (905 M€ sur 930 M€) échappe pratiquement totalement à l’impôt en France. Il s’agit d’une concurrence déloyale au détriment des commerces indépendants et de proximité qui génèrent bien plus d’emplois tout en s’acquittant de leurs obligations légales.
Acheter en librairie, c’est la meilleure façon de soutenir localement l’emploi, l’économie et la culture.

Contact presse : Guillaume Husson (01 53 62 23 10 ; g.husson@syndicat-librairie.fr)

* Selon la Fédération du e-commerce et de la vente à distance (FEVAD), le commerce en ligne représente, tous produits et services confondus, un chiffre d’affaires de 31 milliards d’euros pour 34 000 emplois directs.

Des Hommes


Ici au dire, au parler, à l’argumenter, à l’énoncer répondent le lire, le regarder, le feuilleter, le choisir. Au réciter, le recueillir. Le silence. Il y a toujours beaucoup de monde – en silence – lorsqu’il est l’heure d’entrer dans la bibliothèque. Ils entrent à dix ou quinze. Je les regarde entrer, les salue. On se dit bonjour et le groupe s’éparpille vers les livres. En silence. Peut-être les gens n’osent-elles pas faire de bruit parmi la dizaine de rayonnages parce que je suis là. Je suis de l’extérieur. Personne ne m’avait vu auparavant. Je suis un peu un objet curieux, je viens pour voir. Je suis vu. Et puis, au final, je me rends compte que je suis venu les voir, leur rendre une visite. Je me sens spontanément identique. Toutes ces personnes me parlent. Beaucoup plus que celles qui m’abordent dans la rue, à l’extérieur. Les gardiens parlent aussi. Les responsables de la bibliothèques parlent de même. C’est étrange comme tout le monde parle. Un peu de cet endroit. De cet endroit, sans plainte, mais surtout de leurs lectures. Ils me parlent tous de ce qu’ils lisent. Ils lisent tous. Ils lisent tous et ils lisent beaucoup.  Ils écrivent même parfois. Et aussi, parfois, ils écrivent bien. J’ai lu : je l’avoue, je trouve ça pas mal. C’est presque désopilant quand je pense aux bouquins franchement médiocres édités chez les grands éditeurs parisiens dont j’ai parfois dû me farcir la lecture.
Parce qu’il n’y a sans doute rien d’autre à faire, certains avalent trois ou quatre livres par semaine. Couramment plus. Normalement, on n’a le droit d’emprunter que quatre ouvrages à la fois. Mais ils demandent plus, parce qu’il faut tenir toute la semaine. Alors on leur accorde. Alors, le droit, hein… De toute façon quels droits ont-ils ? Ils vivent enfermés, plusieurs par cellule malpropre et malodorante… Parce que même avec la meilleure volonté, personne ne pourrait donner une allure acceptable à ces réduits où deux personnes ne peuvent pas passer de front. Les adultes sont à deux ou plus par cellule. Les mineurs sont seuls. On ferme à clé la porte des cellules des mineurs. Pour les hommes, les conditions sont à peine moins sévères. Pour les femmes, je ne sais pas.
J’ai seulement pu entrer dans la cellule d’un mineur : un lit sans drap, un réfrigérateur à une proximité inquiétante des toilettes, la vue sur le mur d’enceinte au-delà duquel se déroule l’autoroute. Et cette odeur doucereuse et écœurante. Et le malheureux gamin qui se retrouve là, quinze ans. Comme il a un hématome sous l’œil, je suppose qu’il est là pour de la castagne. Je ne lui ai pas demandé, pas plus qu’aux autres. De toute façon, je m’en fous. Lui, il m’a en revanche gentiment demandé ce que je faisais là.
Quand on entre dans une prison, quand on n’est pas forcé d’y rester, quand on sait que dans quatre ou cinq heures on ressortira, on remontera dans sa voiture, écouter de la musique triste et se lamenter sur l’état piteux de la société, on voit toutes les horreurs et l’incohérence du concept. Condamné un individu à l’exclusion de la société, why not ? Admettons. Mais cela ne saurait justifier, la réclusion dans des conditions qui sont aussi pénibles aux détenus qu’aux gardiens. Tous les criminels ne sauraient être exclus au même degré de la société, et d’une. Et puis quel intérêt à ces peines ? Quel intérêt à, par exemple, l’accompagnement obligatoire des femmes par un gardien pour se rendre à la bibliothèque quand les hommes ont la « liberté » d’y aller seuls ? Double voire triple peine ? C’est parce qu’il ne faut pas que les hommes croisent les femmes… Certes.
Et alors pourquoi les mineurs ne peuvent-ils avoir des livres, au-delà du seul tout petit stock acquis à l’occasion et par des dons épars généralement mal appropriés ?
Le livre est partout en prison. La poésie et le roman documentaire pour les adultes, l’album illustré et le livre d’éducation pour les mineurs. Mais en si petit nombre.
Les bibliothèques, celles de l’extérieur, sont la ressource, le messie. On les sollicite un peu. Et peu répondent. Il y a pourtant des exemples de coopération qui soulignent l’intérêt réciproque et l’efficacité de ces rencontres. Qu’il s’agisse de bibliothèques de l’enseignement supérieur ou de bibliothèque de lecture publique. Les professionnels sont unanimes qui se sont un tant soit peu frottés au monde carcéral, qui ont amorcé une démarche d’animation, proposés des acquisitions dans un cadre conventionnel : aller vers l’Homme emprisonné, c’est entendre dans ses paroles que ce geste ne lui est pas indifférent, que probablement il y aura eu un peu de bien dans l’action.
Mais je rêve. Nous ne sommes pas des Hommes. Pas davantage que la société qui nous façonne et que nous composons. Nous continuerons de ne pas questionner l’espace de l’outre-barbelé, de vivre loin des prisons, à cinq minutes à vol d’oiseau ; loin des yeux, loin du cœur.

B.W.

En passant

Encore une exception sur ce blog dont l’irrégulière volubilité (volubilitude ?) le rapproche davantage du soap journal de bord que du twitt extatique. Ça ne veut rien dire ? Oui, je sais… Bref.

Une dinde de mon poulailler, blogueuse invétérée, m’a taguée pour une chaîne. C’est malin… Il y en a qui ne savent vraiment pas quoi faire de leur journée, hein ! On voit bien que c’est une dinde du sud, une dinde qui sirote son pastis sur la Canebière entre deux parties de pétanque, parce que, moi, moi qui suis de Thuringe, je ne m’y adonne guère, œuvrant constamment pour la collectivité. Oui, camarade ! Pour la collectivité !
L’insolente me demande de répondre à 11 questions navrantes, mais drôles. Comme je suis, à l’instar des autres victimes, de fort bonne composition, je cède et concède quelques lignes de mon blog – pourtant strictement bibliothéconomique – à ce jeu si peu sérieux. Et puis, il est vrai que c’est écrit dans la Bible : « Demande et il te sera accordé ».

Il m’a fallu un petit rappel des règles parce que je n’avais pas tout suivi : je suis supposée répondre aux onze questions de l’amie-dinde d’outre-Loire et en poser onze à mon tour auxquelles seront contraintes de répondre onze nouvelles dindes de mon choix (ça tourne un peu en circuit fermé c’te histoire).

Les questions qui m’ont été posées (tirées chacune d’une page d’un bouquin) :
1.  Philippe Besson : Tu m’entends ?
Parlez plus fort ! Les dindes, comme les ventres affamés, n’ont point d’oreille.
2.  Patrick Denfer : Que se passe-t-il derrière cette porte ?
Je préfère ne pas vous le dire… Vous seriez choqué.
3.  Marguerite Duras : Tu es seule à savoir ?
A savoir quoi ? Flûte à la fin, c’est quoi ces cachoteries, hein ? Bien sûr que je suis seule à savoir ! Qu’est-ce que tu crois ? tu m’as dit de me taire, je me suis tue ! J’en ai à peine touché un mot à l’ami Pierre, qui lui, tout parisien qu’il est, s’est abstenu d’en parler, hormis à Charlotte qui est muette comme une tombe (paraît-il) et à l’ami Fred qui, en revanche, est un peu pipelette, mais rien de bien méchant, il en a sans doute causé à Monique, Nicole, Jean,  Mahmoud, Édouard, Clo, etc. Donc pas d’inquiétude : je suis la seule vraiment au courant !
4.  Bernard-Marie Koltès : Et si je les présentais l’un à l’autre, qu’arriverait-il ?
Rien. Je doute fort qu’une tortue et un ragondin fasse excellent ménage.
5.  Olivier Lebleu : Alors tu n’as jamais couché avec une fille ?
Les dindes ne couchent jamais, sachez-le morveux ! Sauf le premier soir !
6.  Claude Lejeune : Tout ou rien ? Ou un peu quand même ?
Tout ET rien. C’est trop demander ?
7.  François Morey : Musicalement quels ont été vos grands chocs émotionnels ?
Hormis la fois où mon frère m’a balancé un CD de Dorothée à la figure, je dirais Laura Cherici dans Don Pasquale en 1994.
8.  Georges Perec : Un sujet  à la mode ?
La mort des modes.
9.  Pochep : Mais on va où Linda ?
Il faut que je te l’avoue. Ne sois pas triste. Linda s’en est allé au ciel. C’est un ange désormais, qui vole parmi les étoiles…
10. Patrice Salsa : Quoi ?
On ne dit pas « quoi ? » mais « comment ? » !
11. Guy Walter : Quel est ce mot ?
Fin ?

Mes onze questions (aussi tirée de la p.13 de onze bouquins) :
1. Ödön von Horvath : « D’où c’est que vous avez tout cet argent ? »
2. Oscar Wilde : « Mais si c’était le cas voulez-vous dire que vous ne pourriez pas m’aimer ? »
3. Frédéric Mitterrand : « Et toi, tu vas voter pour Chirac ? »
4. Jack Kerouac : « Mademoiselle, vous voulez mon imper pour oreiller ? »
5. Jörg Wickram : « Dis-nous, misérable gredin, comment as-tu pu donner à un si vénérable personnage une boisson aussi infâme en guise de brandevin ? »
6. Loana : « Qu’est-ce que je disais, déjà ? »
7.  Günther Grass : « Pourquoi Jurek Becker m’a-t-il l’autre jour recommandé ce livre ? »
8. Marc Lévy : « J’espère que tu es là ? »
9. Saint-Evremond : « Qui fut plus grand, plus habile que César ? »
10. Blaise Cendrars : « Mais ai-je seulement le droit de le préciser ? »
11. Jean de la Varende : « Comment, tu sors déjà ? »

B.W.

Mourir on the web


Muette depuis des mois, l’envie de rédiger quelques lignes déplorables m’a reprise brutalement au sortir du lit. Un dimanche. Comme ça. Strange, isn’t it? Ces derniers temps, toute apathique et déliquescente que je suis – et pourtant Dieu sait que je n’ai pas de téléviseur (mes déclarations d’impôt successives l’attestent) – je consacre les longues heures de repos que m’octroie  généreusement ma bibliothèque d’outre-Rhin aux platitudes dont regorge Internet, coffre à trésors sans fond.
Mais par un curieux sursaut de sagacité dont je ne suis pourtant pas coutumière, il me semble découvrir une tournure up to date de voyeurisme virtuel. Peut-être m’émeus-je vainement. C’est que, voyez-vous, la bibliothécaire qu rugit en moi, se désole de penser qu’un jour prochain il faudra conserver les traces de ce web-là aussi. De quoi je parle ? Eh bien j’y viens.
Jusqu’à présent, naïve que je suis, je croyais qu’on trouvait de tout sur Internet, du vaisselier de mamie mis en vente sur ebay au porno de bareback phytophile en passant par les affligeants réseaux sociaux aux posts indécemment intimes. Ce que j’ignorais, c’est qu’il existe toute une gamme de vidéos accidentellement tournées par les blogueurs en goguette, vidéos généralement de médiocre qualité tournées au bon vieux téléphone portable, vidéos de décès tout aussi accidentels. Oui, vous lisez juste : il y a parmi nous des internautes dont la fibre journalistique va jusqu’à rendre compte de l’écrasé raplapla qui vient de passer devant témoin sous un camion de 36 tonnes, de l’étouffé à l’arrête de poisson (presque le titre d’un tableau de Chardin ça, non ?), du noyé de tsunami… Camarades, dénoncez-vous !
Plus sérieusement, j’avoue que ma victorienne réserve en a été fortement ébranlée. Ces vidéos, vous les trouvez sur dailymotion ou youtube. MSN qui aime le sensationnalisme à la manière de la Bild Zeitung ou de Sun, a ainsi rapporté ce malheureux accident d’un cascadeur (Todd Green) qui, sautant d’un avion à un hélicoptère et manquant sa cible, a chuté de soixante mètres et a fini incrusté sur un tarmac texan. On remercie donc Video Buzz de laisser à notre disposition la vidéo de cette descente en flèche, que nous pouvons ainsi visionner et revisionner à loisir. Sur la version allemande de MSN information qui rendait compte de ce fait divers, un internaute plus malin que les autres avait posté, parmi les lamentables expressions de compassion liquoreuse, un amusant commentaire : « Ich mag Toastbrot » (j’aimes les toasts), qui, cela va de soi, fit scandale.
Et puis, de fil en aiguille, j’ai pu, au cours des derniers jours, voir d’autres vidéos de cet acabit. La plus choquante étant celle d’une journaliste soudain percutée par une moto. Dailymotion laisse cette vidéo accessible, tandis que la malheureuse Malaury Nataf, vouée aux gémonies, est placardée pour l’éternité sous contrôle parental.
Enfin une dernière dans le genre, moins  »visuelle » mais tout aussi révoltante (suis-je excessive ?) : la chute d’un aficionado du base ball (preuve s’il en fallait que le sport, c’est mauvais pour la santé).
Je vous laisse visionner tout cela en paix. Et vous me direz ce que vous en pensez, ô chers et impénitents lecteurs. Pour ma part, je me drape dans mon acariâtreté condescendante telle le Balzac de Rodin et clame (bien haut et bien fort) qu’un peu de respect pour les morts, un peu de décence aussi, même si on est bousculé par ses pulsions de voyeur, ne seraient pas de trop. Ces vidéos, à l’audience record, circulent comme toutes les autres devant tous les yeux. Je doute – et c’est là mon côté vieille France – que cela soit plus montrable à des enfants que la pornographie ou la violence. L’archivage de ce web-là posera sans doute les mêmes questions éthiques aux bibliothécaires qui en auront la charge et dans la mesure où, un jour qui sait ?, nous disposerons des moyens et des outils pour archiver convenablement le web et rendre accessible cet archivage.
Pour l’heure, la morale de l’histoire ? Euh… Moi aussi, j’aime les toasts.

B.W.

Le feuilleton de Brünhilde W. : Une bibliothèque anodine – 3


Lorsqu’il rentra chez lui le soir de ce conseil d’administration qui fut un moment pénible malgré l’onctueuse et administrative politesse dont chaque membre avait fait preuve – même le représentant de l’université qui avait respectueusement émis une réserve – le Directeur eut l’intuition d’un lendemain laborieux. L’appréhension de ce changement organisationnel se manifesta en lui par un courant d’air froid le long de la colonne vertébrale et un frémissement brutal des muscles du torse. Un instant lui traversa l’esprit l’idée de poser, par médecin complaisant interposé, un arrêt de travail pour maladie afin d’échapper à la journée qui s’annonçait. Attristé et anxieux, il repoussa cette parade, car il ne fuyait jamais devant le danger quoi que l’envie fut forte. Il avait toujours préféré être malmené par l’adversaire que fuir et être considéré comme lâche par autrui et, surtout, par lui-même. Car le regard qu’il posait sur sa personne était sans bienveillance. Intraitable pour lui-même, il exigeait la perfection en toute chose et pour tout.

En cet instant, il saisissait parfaitement qu’il lui faudrait faire face, le lendemain, à de nombreuses insuffisances, à beaucoup de problèmes et à la légèreté incurable de ses personnels, ce qui le contraria soudainement. Sa réflexion le fit déporter ainsi de l’angoisse à l’aigreur, mouvement bien naturel pour un homme soucieux.

Son épouse l’attendait attablée : il avait du retard, ce qui arrivait régulièrement. Elle patientait, assise comme toujours, un livre à la main, toute prête à abandonner sa lecture pour servir les plats qui, déjà mitonnés, mijotaient à feu doux dans la cuisine. Jetant un œil sur lui, elle vit qu’il était de mauvaise humeur et ne dit rien. Dans ces circonstances, elle préférait garder de la distance car le moindre mot pouvait ouvrir les vannes à un torrent de colère qu’alimentait cette tension comprimée. Elle se contenta de lui lancer un sourire et se dirigea vers la cuisine pour y prendre la casserole, qui contenait l’émincé de veau à la crème, et le plat de riz.

Le Directeur déposa soigneusement son manteau et son écharpe et se regarda avec sérieux dans le miroir de l’entrée pour repeigner ses cheveux. Il alla ensuite se laver les mains et Madame et Monsieur le Directeur passèrent enfin à table. Les couverts faisaient leurs cliquetis métalliques choqués contre la faïence parcimonieusement remplie du repas. La noble horloge Louis XV posée sur son cartel tonnait tous les quarts d’heure. Les épais rideaux des fenêtres, les épaisses tapisseries des murs, les épais tapis absorbaient les bruits du dehors et du dedans. Tout silence, tout méditation, tout respect, Madame et Monsieur le Directeur, face à face, ne se regardaient pas. Finalement, ennuyée de sa solitude, Madame le Directeur finit par lancer à son mari une question apparemment banale sur la journée passée.

« Cela ne va pas fort », lui répondit-il. Et il s’en tint là, continuant à saucer son assiette presque vide, ce qu’il savait agacer beaucoup son épouse. Elle n’ignorait pas qu’il était là en train de la provoquer et de trouver un moyen de susciter en lui-même le déversement de ses contrariétés. Très compréhensive et habituée à ces tempêtes, elle l’encouragea à lui livrer la teneur de la journée.

« Eh bien ! Vous êtes fort curieuse, ma chère. Cela ne vous suffit-il pas que je sois si peu satisfait ? Il vous faut aussi le récit de mes déconvenues ?

– Voyons, voyons ! Ne vous emportez pas de la sorte, osa-t-elle lui répartir. Vous savez que cela ne vous réussit jamais. Je ne veux que partager vos déceptions, mon ami. Ne sommes-nous pas mariés aussi pour cela ? »

A cette réponse-là, il ne savait vraiment pas trop quoi objecter.

« J’ai dû présenter au Conseil d’administration le projet de Monsieur le Préfet.

– Ah ! Mais… Cela est fort bien ! Non ?

– Je vais devoir affronter demain les personnels et leurs représentants, sans parler des lecteurs qui n’y comprendront rien. Les universitaires qui me feront des reproches… Les clochards qu’il faudra constamment déloger… Les étudiants qui iront se cacher où ils pourront pour rester plus des deux heures et demie concédées… Et cela, encore, c’est que je n’ignore pas… Pensez donc qu’il y aura d’autres soucis. Et puis plus de lecteurs, ce sont plus de demandes de consultation des livres ! Alors qu’il y a déjà tant à faire aujourd’hui. Cela fera un surcroît de travail pour mes personnels qui s’en plaindront, soyez-en sure ».

En guise de conclusion, il déposa ses couverts côte à côte à quatre heures vingt sur l’assiette et s’enfuit dans le salon par la double porte pour aller siroter un calva et fumer une cigarette.

Sa nuit fut paisible toutefois et lorsque le matin vint, il se leva sans peine. Il était ragaillardi et, regardant son épouse qui exceptionnellement ne s’était pas éveillée avant lui, il trouva qu’il était bien heureux de vivre auprès d’une si réconfortante personne.

Le feuilleton de Brünhilde W. : Une bibliothèque anodine – 2


Et dans ces allées, où l’on eut pu penser d’abord que la lumière et la poussières seules avaient droit de cité, déambulant lentement, des essaims de magasiniers se pressaient, douze par étage dans la bibliothèque qui en compte huit, soit, au total, quatre-vingt seize magasiniers. Ils récupéraient dans chacune des salles de lecture, au guichet, les demandes des lecteurs notées à la va-vite sur les fiches cartonnées jaunes, cherchaient en se bousculant la cote indiquée, comparant la cote et le titre inscrit jamais en entier, posaient le livre sur un chariot au côté d’un monticule d’autres livres tout prêts à s’effondrer, poussaient leur chariot en zigzagant entre les chariots de leurs collègues et les rayonnages, se dirigeaient vers d’autres étagères, récupéraient d’autres livres et couraient enfin vers les salles de lecture sur lesquelles donnait une porte de bois blanc face à la fenêtre énigmatique, une porte de 2,08 mètres de haut et 74 centimètres de large que le magasinier déployait d’un tour d’une clé tirée de la poche, renfermée ensuite précieusement. Les chariots alourdis crissaient de leurs roues tordues et annonçaient la livraison aux lecteurs qui se précipitaient, entendant l’appel, autour du butin.
Une fois parvenu au guichet de l’une des huit salles de lecture, le magasinier, distribuant, faisait face aux soixante-dix sept paires d’yeux qui le fixaient avidement, car chacune des huit salles de lecture comptait très exactement soixante-dix sept places assises ce qui, pour la bibliothèque, donnait un total de six cent seize places assises, ni plus ni moins. Six cent seize places étaient alors fort peu. En effet, seize mille trente-neuf lecteurs potentiels, ayant chacun une carte faisant état d’une inscription en bonne et due forme, seize mille trente-neuf lecteurs attendaient chaque matin l’ouverture des portes de la bibliothèque à huit heures précises, le Directeur ayant exigé de ses collaborateurs que l’horaire d’ouverture fut ponctuellement respecté dans un souci évident et admirable du service public. Du lundi au samedi, la bibliothèque ouvrait donc à huit heures extrêmement précises. Traditionnellement, l’un des deux concierges retirait le pêne au moment même où les cloches de la cathédrale toute proche marquaient le premier coup. C’était une gymnastique sérieuse qui supposait que le concierge fût levé au plus  tard à sept heures dix minutes afin que, une fois son café préparé et englouti – une trentaine de minutes tout au plus – il ait le temps de pratiquer une hygiène rigoureuse et néanmoins quotidienne – soit une quinzaine de minutes – le rendant suffisamment présentable pour exercer son emploi. Il était donc sept heures et cinquante-cinq minutes lorsqu’il s’apprêtait à sortir de son logement de fonction installé au premier sous-sol pour aller, à l’étage supérieur, donner à quelques six cent seize élus le droit de rentrer dans la bibliothèque.
Quinze mille quatre cent vingt-trois lecteurs potentiels se trouvaient donc interdits quotidiennement de bibliothèque, ce qui, aux yeux du Directeur qui avait le service public chevillé au corps, était parfaitement intolérable et ce qui, aux yeux de Monsieur le Préfet, qui avait, lui, le règlement et les codes à l’esprit, était purement et simplement un attroupement des plus regrettables, puisqu’il fallait regarder ceci comme une manifestation non déclarée, chose réprouvée, le rassemblement de trois personnes suffisant pour une qualification de mouvement intempestif.
Le Directeur était donc convoqué quotidiennement chez Monsieur le Préfet qui n’entendait pas que cela puisse continuer de la sorte. Certes les quinze mille quatre cent vingt-trois lecteurs continuaient de stationner mais ils stationnaient paisiblement, patientant jusqu’au lendemain pour les six cent seize les plus proches de la porte, jusqu’au surlendemain pour les six cent seize suivants, voire jusqu’au sur-surlendemain pour les six cent seize qui passeraient après. Pour peu que l’on fut un lundi, c’étaient donc cinq fois six cent seize personnes – soit trois mille quatre-vingts personnes – qui pouvaient légitimement espérer d’entrer après les heureux du lundi.
« Au final, assurait le Directeur, la bibliothèque accueille chaque semaine trois mille six cent quatre-vingt seize lecteurs différents. Pour peu, cela va sans dire, que chacun respectât l’ordre de passage et que nul ne s’appropriât la place d’autrui ». Monsieur le Préfet demeurait songeur et calculait vite. « Tout ceci est bel et bon, cher Directeur, mais si je compte bien , il reste alors – et ce, dès le samedi matin –  douze mille trois cent quarante-trois lecteurs qui n’ont pas pu accéder à vos livres, ce qui est fâcheux et fort peu en accord avec notre mission de service public ». Le Directeur était piqué au vif. Monsieur le Préfet poursuivit : « Quelle pourrait être la solution, selon vous ? Faudrait-il agrandir votre bibliothèque ?
– Je ne le pense pas, Monsieur le Préfet, coupa le Directeur. Un accroissement des surfaces nécessiterait une augmentation conséquente et parallèle du nombre de personnels. Tenez, Monsieur le Préfet, par exemple en ce qui concerne les magasiniers. Pour répondre aux demandes faites par les lecteurs – ceux qui, cela va sans dire, ont pu accéder à une salle de lecture – il faut douze magasiniers par étage. Or la bibliothèque en compte huit, ce qui fait, à ce jour, quatre-vingt seize magasiniers auxquels il convient d’ajouter les autres membres du personnel : les deux concierges, les dix-sept bibliothécaires, chargés de mission fort précises portant, pour chacune, sur l’un des dix-sept domaines intellectuels pour lesquels la bibliothèque s’enorgueillit d’acquérir des ouvrages, puis les dix conservateurs chargés, eux, de missions transversales et scientifiques, le Secrétaire général et son adjoint, mon adjoint et ma secrétaire, enfin moi-même. Ce qui porte à cent trente le nombre de personnes travaillant déjà à la bibliothèque. Je ne vous cacherai pas, Monsieur le Préfet, que cela fait beaucoup. Augmenter le nombre de personnels supposerait alors de renforcer le service de mes collaborateurs directs et de donner un adjoint à mon adjoint ». Monsieur le Préfet goûta peu la démonstration. « Mon cher Directeur, j’entrevois une autre solution qui, temporairement et partiellement, désengorgera votre parvis : vous n’accorderez qu’une heure à chacun de vos lecteurs ! De la sorte, toutes les heures, six cent seize nouveaux lecteurs prendront place et laisseront la leur à six cent seize autres une fois leur heure écoulée. Si je ne m’abuse, la bibliothèque est ouverte de huit heures à vingt-deux heures tous les jours du lundi au samedi, soit quatorze heures d’ouverture par jour, et quatre-vingt quatre heures par semaine. Je m’explique : en n’accueillant vos lecteurs que, tout au plus une heure, vous ferez entrer chaque jour huit mille trois cent vingt-quatre personnes. En deux jours, le problème est réglé. Il restera même un peu de rabiot pour les plus malins qui sauront, eux aussi, calculer. En cinq jours, vous accueillerez statistiquement quarante-et-un mille six cent vingt personnes ce qui signifie, en rapportant ce chiffre au nombre de vos inscrits, que chacun d’eux aura pu passer, en respectant scrupuleusement cette règle,  un peu plus de deux heures et demie, chaque semaine, en vos murs. L’étude, comme toute ressource, doit être organisée et les ressources étant limitées, il faut en restreindre l’accès tout en assurant une égale et démocratique. N’est-ce pas merveilleux ? »
Le Directeur fut pris d’angoisse à l’idée de l’organisation nécessaire pour permettre l’exercice d’une pareille mesure : il entrevoyait les longues discussions au cours du prochain conseil d’administration pour défendre ce projet voulu par le Représentant du Gouvernement. Mais il ne pouvait guère esquiver. Monsieur le Préfet se leva, invitant le Directeur à se retirer pour méditer sur la meilleure façon de procéder.
Lors du conseil d’administration qui suivit le dernier entretien accordé par Monsieur le Préfet, la rotation des lecteurs heure par heure fut adoptée à l’unanimité moins une voix, le représentant de l’université ayant souhaité faire savoir de cette manière que ce traitement appliqué à tous les usagers sans distinction ne saurait convenir aux chercheurs qui, comme leur titre le laisse penser, cherchent et ont, de facto, besoin de davantage de temps que les seules deux heures et demie concédées par Monsieur le Préfet.Toutefois, et malgré l’apparente pertinence de cette remarque, il fut consigné dans le règlement intérieur de la bibliothèque que la rotation heure par heure serait désormais le principe fonctionnel de l’établissement.