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Souvenirs, pour les 20 ans


Au lecteur pressé, les voyages en train sont toujours salutaires, surtout – et on peut faire confiance à la société nationale des chemins de fer pour que cela arrive de temps à autres – lorsqu’il faut compter avec les retards du rail. A croire, soit dit en passant, que la gestion du réseau plus que centenaire se maintient à un état stationnaire, pas de dégradation mais pas d’amélioration non plus : le retard est subséquent, intrinsèque et conséquent du rail, en d’autres termes un composé au même titre que l’acier ou le bois. Bref. Parmi les lectures qui agrémentaient un mien dernier voyage, entre le numéro 20 des Trésors de Picsou (4,90 €), Grand peur et misères du IIIe Reich de Brecht et Mes enfers de Jakob Elias Poritzky (éditions de la dernière goutte, 2008, 18 €) s’était adroitement glissé un très joli et tout petit volume qui est la transcription d’une conférence de Jacques Roubaud donnée à l’enssib en janvier 2008. Conférence à laquelle la rédactrice n’a pu assister, voguant à l’époque – comme de bien entendu – sur l’un des fleuves walkyriens de sa Germanie natale. J’avais manifestement déjà manqué quelque chose. Ce charmant petit ouvrage me l’a carrément envoyé en pleine figure. Car il beau, le bougre. Et bon qui plus est !
Outre le fait qu’un individu s’acclimatant aux bibliothèques est de facto quelqu’un de bien, l’exposé était manifestement fort bien tourné. On y découvre notamment une liste longue en paragraphes des bibliothèques où Roubaud a travaillé, des BM françaises aux mégalopoles bibliothéconomiques états-uniennes ou britanniques.
Et puis, il y a l’évocation du Principe du Bon Voisin (PBV), sorte de loi universelle que toute dinde digne de ce nom a nécessairement goûtée lors de recherches bibliographiques. Le PBV, pompé sur Aby Warburg, se présente tout modestement ainsi : « dans une bibliothèques bien faite, le livre dont vous avez vraiment besoin se trouve à côté de celui que vous êtes venu chercher » (page 21). Astucieux et imparable. Parce que c’est vrai. Pour peu que les hordes de dindes sauvages qui nous ont précédé aient tant soit peu réfléchi à une politique d’acquisition vaguement cohérente. Je n’ai pas dédaigné mon plaisir (grand) à la lecture de ce petit livre qui, s’ajoutant aux romans de Jacques Roubaud, raconte à son tour l’inextinguible magie mystérieuse que diffusent salle de lecture et magasins.
Les 20 ans de l’enssib ont été l’occasion de retranscrire cette conférence où il fut question tant des nerfs des lecteurs mis à rude épreuve, de la mort crainte au détour d’une travée, de la contemplation dans les tons  »bleu Panizzi » et de la collection. Oui, de la collection de bibliothèques. Car Roubaud se dit colletionneur. Non pas de livres : il a appris à les emprunter pour un temps, nous dit-il, « raisonnable ». Il est collectionneur de bibliothèques. « Bibliothécomane » comme il le clame (sans honte) avant de conclure. Il explique cette redoutable passion : « je pensais que j’allais dans ces bibliothèques parce que devais faire tel travail, mais pas du tout, j’avais choisi de faire tel travail parce que ça m’obligeait à aller dans des bibliothèques » (page 44). Travailler pour justifier de traîner ses guêtres dans une bibliothèque… Ca m’en bouche un coin. Et ça donne des idées pour améliorer la médiation : forcer les lecteurs à bosser pour qu’ils nous aiment…
Plaisanterie mise à part, la publication de cette conférence intitulée Lire, écrire ou comment je suis devenu collectionneur de bibliothèques fera, nous en formons le vœu, date. D’une part, parce que le livre en lui-même a été très habilement pensé et qu’il est très joliment imprimé. D’autre part, parce qu’il rappelle que les bibliothèques font les Hommes. Enfin, parce qu’il est sous format papier : et que rien que pour cela, nous saluons la démarche des presses de l’enssib.
Aux dires de Roubaud, notre éternelle enssib pourrait bien voir son nom changer. Il propose, avec regret, une appellation assez proche , intégrant la dimension des inévitables nouvelles technologies :  »enssim ». Ce qui sonnerait moins bien, serait moins poétique. A l’instar du conférencier, nous espérons ne pas voir pareille évolution, bien que tout darwinienne. Mais sans doute la direction de l’école nous rassurera-t-elle sur ce point.

B.W.

Jacques Roubaud. Lire, écrire ou comment je suis devenu collectionneur de bibliothèques. Villeurbanne : Presses de l’enssib, 2012. 9€

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BW en Scandinavie


Ça pourrait être le titre d’un album de Martine ou de Tintin. Chers lecteurs, il n’en sera rien : c’est de mon aventure à moi qu’il est ici question. Imaginez que je me sois décidée à quitter ma Germanie originelle, les paradisiaques montagnes de la Harz pour la Suède où se tenait le congrès 2010 de l’IFLA. Pour moi qui, prudemment, ne dépassant jamais les frontières de la Thuringe éternelle sur laquelle le soleil de la bibliothéconomie resplendit sans jamais faiblir, ce fut une expédition qui n’était pas sans évoquer l’apprentissage de la survie sur Koh Lanta.

Je vous épargnerai mes histoires pathétiques, mon hôtel épouvantable dans une zone commerciale excentrée, la vie chère – ma carte bancaire bloquée dès le premier jour -, l’une de mes chaussures presque neuves (achetées au Klondike lors de la ruée vers l’or, comme Picsou) qui se met à bailler prodigieusement, etc., etc..
J’assistais pour la première fois à cette messe sublime un tantinet US : la session d’ouverture a des allures de meeting politique d’outre-Atlantique avec son immense auditorium (3 500 congressistes), les grands écrans qui renvoient à l’assemblée le portrait gigantesque des intervenants, les applaudissements à tout rompre, une musique fracassante avant chaque intervention des librarians VIP et projection de leur portrait en noir et blanc, une dialectique rythmée, le concert de clôture (ABBA revival cette année : je vous assure que les bibliothécaires déchaînés dansent tous). Alors un premier bilan…

On n’a pas aimé….

Outre la rhétorique un peu décoiffante, l’esprit nord-américain soufflait aussi sur l’espace d’exposition. On notait ainsi la présence de l’Eglise de Scientologie pour la deuxième fois consécutive après le congrès de Milan, parmi les exposants du forum aux côtés de l’ADBU, de Couperin, de l’Abès, de sociétés de numérisation et de mobilier de bibliothèque. Décoiffant, non ? Du moins pour les hermétiques franchouillards dont je fais partie. Mais enfin, il y a de quoi quand même ! Ce qui est étonnant, c’est que cette manifestation d’une secte qui a déjà fait parler d’elle dans les bibliothèques françaises récemment n’ait pas soulevé l’indignation des professionnels de tous poils. Nous sommes redevables à Raymond Bérard, Directeur de l’Abès, d’avoir pris publiquement la parole pour s’élever contre un laxisme de mauvais aloi.

Le stand de la librairie de scientologie à l'IFLA 2010

L'un des présentoires du stand de la scientologie

C’est aux associations et aux organismes professionnels français d’importance de prendre position sur ce sujet désormais : souhaitons que l’ADBU avant son très prochain congrès, l’ADBGV, l’ADBDP, l’ABF, pourquoi pas l’Enssib aussi, fassent entendre leur voix.
Nous avons, par ailleurs, relevé le peu d’usage qui est fait des différentes langues officielles de l’IFLA (français, allemand, espagnol, russe…). Ainsi, la francophonie en berne dans de nombreuses institutions, l’est manifestement aussi à l’IFLA. Seule conférence tenue en français, celle sur le livre rare menée par Raphaëlle Mouren. C’est un peu triste : 159 conférences, une seule en français… Si l’on y ajoute l’heure nationale (le « caucus »), cela fait tout juste deux.

… mais on a adoré :

Quand même ! Je ne vais pas jouer les rabats-joies, alors que je me suis laissée prendre par cette ambiance très amicale et chaleureuse et que je n’ai qu’un souhait  : y retourner ! D’autant plus que, l’an prochain, ce sera Puerto Rico  ! Le congrès de l’IFLA, je vous le dis, vous l’affirme : c’est génial. Des milliers de collègues avec lesquels les discussions s’engagent facilement, qui vous racontent leur expérience professionnelle dans le Maine aux USA, en Sierra Leone, en Australie… Des dizaines de conférences passionnantes et enthousiasmantes (on citera l’évaluation des relations internationales, le marketing des bibliothèques australiennes et leur love2read, etc.). Le congrès de l’IFLA, c’est aussi l’occasion de se lier davantage à sa propre communauté professionnelle nationale, de manière détendue, de savoir mieux ce que les uns et les autres font, quelle démarche ils adoptent. Et puis, cela va de soi, le congrès de l’IFLA c’est aussi la possibilité de visiter des bibliothèques et, en ce qui concerne les bibliothèques suédoises, les enseignements sont nombreux pour les professionnels français. L’organisation du congrès – des visites guidées à la succession de conférences – est remarquable.

Le prochain congrès européen aura lieu en 2014… Espérons qu’à cette occasion, la France se mobilisera pour accueillir les congressistes – pourquoi pas main dans la main avec les collègues allemands – pour un congrès fraternels, cent ans après la Première Guerre mondiale.

B.W.

L’administrateur en BM… Quelle histoire !


La dinde s’était tue. « Trop bien » me disaient certains mal intentionnés et peu soucieux de parler correct. Mais voilà, la forte Brunhilde reprend la plume car elle est fâchée. Tout rouge. On parle de plus en plus, depuis quelques jours – quelques heures devrais-je dire (merci Twitter) – de cette nomination, qui commence déjà à dater, d’un administrateur à la tête d’une des plus importante bibliothèque municipale de France, la BM de Toulouse. Sur le blog kotkot, Bertrand Calenge rappelle qu’il s’agit là d’une BM et non d’une BMVR… Utile précision mais qui n’atténue malheureusement pas la gravité de la démarche.  L’enssib, de son côté, a fait état de la situation. On voit fleurir – enfin ! – ici ou là de timides prises de positions, alors que le sujet mérite toute notre attention.

Logo BM de Toulouse

J’entends déjà certains conservateurs de mes collègues qui vont s’exclamant : « c’est fort bien ainsi », « les bibliothécaires ne savent pas gérer », « soyons bien, soyons geeks » (en clair : pas de RH, pas de finance, juste de l’informatique), et ainsi de suite… La bibliothécaire coquine que je suis tient à leur disposition un fouet puisque, manifestement, ils ont le goût de l’autoflagellation !

Qu’un établissement de cette dimension et de cette importance passe dans les mains d’une personne que rien ne destinait à la documentation ou à la lecture publique – pas même une formation – n’offusque pas beaucoup. Tiens donc… Il faut croire alors que le rabachage quotidien sur la spécialité et la spécificité du pro de la doc ne tient pas la route. A quoi servons-nous ? A quoi sommes-nous utiles, nous qui sommes payés si cher (parfois plus que le DGS de la commune) là où n’importe qui peut exercer ? Pourquoi une formation à l’Enssib, pourquoi un master dans la documentation ? L’Etat et les collectivités feraient quelques économies en ces temps de rigueur, enfin disons en ces temps où tout citoyen qui se respecte à ce mot-ci à la bouche. Jetons tout au panier. En bloc. Le bébé, l’eau du bain et la baignoire aussi du même coup. Et peut-être est-ce là, effectivement, une histoire de sous et, surtout, de salaire…

Cette nomination doit-elle laisser entendre que les fonctionnaires sont interchangeables ? Qu’un hôpital peut être dirigé par un conservateur ? Une bibliothéque par un agent de l’état-civil ? Un tribunal administratif par un hôtelier ? Un musée par un secrétaire général ? Mais je crois que cela pose surtout la question de la considération qu’ont les individus d’une manière générale et les élus en particulier de la fonction publique. Qui plus est fonction publique d’Etat dans le cas de Toulouse qui est une bibliothèque municipale classée (BMC), dont le poste de direction devait être pourvu par un agent de l’Etat, ne croyez-vous pas ?

Mais sur Twitter, on s’interroge : où est le communiqué de l’association 2A2E dont on parle tant mais qu’on ne voit pas ? Allez chers saints Thomas. Plus de foi ! La mystérieuse congrégation des gens de l’enssib s’est en effet exprimée. Et là, chers lecteurs, vous allez bénir Brunhilde Wagner, car, comme je vous l’avais promis en des temps anciens, je vais à la cueillette des informations et vous l’ai dégoté,  moi, ce communiqué que voici presque in extenso :

La direction d’une des plus grandes bibliothèques de France vient d’être confiée à une non- professionnelle. A ce propos, l’Association des anciens élèves de l’ENSSIB (2A2E) rappelle que la gestion des bibliothèques est avant tout de la compétence des professionnels qui ont été formés à cet effet. L’association souligne que c’est à l’expertise technique et à la compétence administrative de leurs directeurs, de leurs équipes d’encadrement et de leurs personnels qu’est du le formidable développement des bibliothèques au cours de ces 20 dernières années. Ce sont eux qui en ont fait les établissements culturels les plus fréquentés de France. C’est à ces professionnels qu’il revient prioritairement aujourd’hui de travailler à l’actualisation des services proposés aux publics les plus divers, à élaborer, entre autres, les plans de numérisation destinés à valoriser au mieux le patrimoine et les ressources documentaires dont ils ont la charge. L’association rappelle que tous les établissements culturels, quelle que soit leur taille, sont dirigés par des personnels compétents dans le domaine qui est le leur.

J’avoue être de cet avis… Ce n’était pas bien compliqué de le comprendre. Si le message que sous-entend la nomination d’un administrateur est le manque de compétences managériales des bibliothécaires, alors message reçu 5/5. Nous devons nous y mettre. Si en revanche, il est seulement question d’un déni de spécialisation, d’un mépris de la profession, il est plus que temps, pour nous, de nous élever contre une démarche qui ne va ni dans le sens de la valorisation de la fonction publique ni dans celui de la qualité des services que nous avons mission de rendre aux usagers.

 

B.W.

C’est pas trop tôt…


C’est Noël, c’est pour ça. Il fallait attendre. Mettre ce voeu sur la liste du père Noël ou frotter très fort la lampe d’Aladin. Que sais-je encore ?

Ils nous ont fait patienter… Languir même… Mais enfin, ils se décident ! Ca y est ! Le dindon peut enfin sortir de son pesant silence doré pour se faire héraut roucoulant et annoncer la finalement prochaine création de l’association des anciens de l’enssib.

On est fier de lire sur le site de l’enssib la date retenue – le 25 janvier 2010 à 11h30, si je ne m’abuse. Souhaitons que cette association parvienne à accomplir les missions fort honorables qui seront les siennes : annuaire exhaustif et mis à jour, participation à la vie culturelle de l’enssib, soutien des élèves pour leur entrée sur le marché du travail…

La dinde curieuse que je suis ira bientôt aux renseignements – à la source en étant présente le 25 janvier – afin de tenir ses lecteurs aux courants de tous les cancans qui se diront ce jour-là et faire le récit détaillé de la journée…

D’ici-là, bien entendu, le dindon peut reprendre la plume et s’en donnera à cœur joie. L’objectif ? Un article sur le décret concernant les conservateurs, un autre sur les pots de départ en bibliothèque.

Bien à vous.

B.W.

Création d’une association des anciens élèves de l’Enssib


Chers lecteurs,

Réjouissons-nous ! Une association des anciens verra très prochainement le jour. Je vous laisse découvrir ci-dessous de quoi il s’agit.

B.W.

L’Enssib disposera très prochainement, à l’instar des autres grandes écoles françaises, d’une association des anciens élèves grâce à la création de l’AAEE (association des anciens élèves de l’Enssib).

Celle-ci a pour ambition de réunir à la fois les anciens élèves de l’Enssib toutes formations confondues (masters, FIBE, DCB) et les anciens élèves de l’ENSB et de l’IFB, tout comme les chartistes qui ont réalisé le cursus sans formation à l’ENSB.

Trois objectifs motivent cette création.

Il s’agit, d’une part, de réaliser puis tenir à jour, avec l’appui de l’Enssib, un annuaire renseigné des anciens.

D’autre part, en bonne entente avec l’Enssib, cette association aura pour but de prendre part à la vie de l’école. Cette participation pourra prendre la forme d’une représentation des anciens au sein de tous les organismes dont l’activité serait de nature à influer sur la conception de programmes d’études à l’Enssib et par là, sur la carrière de nos futurs collègues. De même, l’AAEE pourra participer à l’animation culturelle et sociale de l’Enssib, mais aussi prend part à l’intégration dans le marché du travail des élèves en cours de formation en assurant un parrainage des élèves.

Enfin, et suivant le désir d’apporter une réelle plus-value à l’école, l’association aura aussi pour mission de tisser des liens avec les associations comparables des écoles étrangères de bibliothéconomie.

Une proposition de statuts est disponible. Les professionnels des bibliothèques et de la documentation intéressés et dont la formation, au moins pour partie, a été effectuée à l’Enssib, l’ENSB ou l’IFB, sont invités à consulter ce projet de statuts et à se faire connaître auprès d’une des trois personnes ci-dessous.

L’assemblée générale constitutive qui votera les statuts et élira le premier conseil d’administration se tiendra très prochainement. Une information complémentaire (date, lieu, horaires) sera apportée dans les plus brefs délais afin de permettre à tous d’y prendre part, soit physiquement soit par procuration.

David-Georges Picard

Proposition de statuts : statuts aaee

Contacts :

Emilie Bettega

Emilie.Bettega@univ-mlv.fr

Susie Dumoulin

susie.dumoulin@bnu.fr

Rémi Mathis

remi.mathis@parisdescartes.fr

David-Georges Picard

david-georges.picard@bnu.fr

Avis aux jeunes dindes et dindons : le pire est encore – et toujours – à venir.


               Certes, vous avez survécu à une année entre les murs blancs d’une école lyonnaise que la décence m’interdit de nommer ici, ainsi qu’à la rédaction d’un mémoire fulgurant sur l’économie du livre dans le Cantal ou l’avenir des FRBR en BU. Et vous vous dîtes, l’esprit léger, depuis une bibliothèque de New-York, Milan ou Pont-à-Mousson, que, finalement, être un conservateur en pleine éclosion, ce n’est pas si mal. Mais déjà se profile à l’horizon, telle la dorsale du grand blanc, la fatidique quête du premier poste (du-du, du-du, du-du-du-du-du-du… vous connaissez la suite). Et là, je m’enfonce dans mon fauteuil au coin de la cheminée, je rallume ma pipe et je vous dis : ne paniquez pas, vos aînés sont là pour vous aider.

Lorsque, revenus dans votre Alma mater, vous découvrirez la liste des postes qui vous seront donnés en pâture, il est probable que vous soyez un peu refroidi : oui, si on vous les propose, c’est parce qu’aucun conservateur déjà en exercice n’en a voulu, hein. Vos rêves de maroquin patiné s’éloignent un peu plus. Mais les DCB sont tous les mêmes, et le critère géographique va vite devenir votre principal souci : dans « SCD de Paris 28 », c’est surtout « Paris » qui vous saute aux yeux. Comme 75 % de vos collègues. La lutte s’annonce rude, mais je ne vous apprends rien.

Très important : apprenez à décrypter une fiche de poste, qui est plus traître

qu’une annonce immobilière ou matrimoniale.

 On vous dit :                                                                    Comprenez :

Responsable de la conservation                               Port de charges et travaux salissants (asthmatiques et maniaques s’abstenir)

 On vous dit :                                                                    Comprenez :

Parc informatique                                                          Expliquer huit fois par jour comment allumer un ordinateur

 On vous dit :                                                                    Comprenez :

Gestion d’équipe                                                             Planning des vacances et bureau des plaintes pour magasiniers dépressifs

 On vous dit :                                                                    Comprenez :

Poste proche de la direction                                    « Dites moi, mon petit, vous pouvez m’écrire ma note de synthèse pour demain matin ? »

 On vous dit :                                                                    Comprenez :

Projet de formation                                                       Il me semblait qu’on venait à l’Enssib pour éviter l’Educ’ Nat’, non ?

Ensuite vient le délicieux temps des entretiens. Si vous le pouvez, renseignez vous à l’avance sur vos interlocuteurs : vous apprendrez des choses très distrayantes sur leurs manies bibliothéconomiques, leur vie sexuelle ou leur goût en matière de vestons. Cela ne vous servira sans doute à rien sur le moment, mais 1-ça vous fera rigoler en cette période tendue et 2- rumeur et médisance sont les deux mamelles du quotidien du conservateur digne de ce nom. Attention, les recruteurs ne sont que trop rarement corruptibles, il vaut mieux mettre en avant les recoins les plus obscurs de votre CV et expliquer, que, oui, décidément, votre passé de chef scout fait de vous un chef de projet tout trouvé. Les voies des bibliothèques sont, tout comme celles du Seigneur, impénétrables, et on ne sait jamais très bien ce qui emporte l’enthousiasme de vos futurs chefs.

Puis, lorsque les bibliothèques vous auront entendus, elles émettront leur préférences (ou plutôt : elles leur seront arrachées par harcèlement téléphonique). Et vous pourrez, ô innocentes volailles, vous enfermez tous ensemble pour vous partager les postes, en une sorte de Yalta bibliothéconomique : « si tu me laisses la BPI, je te donne Cujas » « ah oui, mais j’hésite entre Sainte-Barbe et Bordeaux 3… ». On se dispute, on marchande, on crie, on rit, on pleure : c’est mieux qu’une telenovela brésilienne. Et les caractères se révèlent, ou se confirment, comme jamais. Je ne reviendrai pas ici sur les événements indécents de l’an dernier, d’autres plus talentueux que moi les ont déjà évoqués en ces pages. Méfiez vous donc de tous : de vos collègues, certes, mais aussi des bibliothèques qui ont parfois de comportements d’allumeuses de première (ah oui, mais en fait non), et de vous-même, de vos emportements et de vos générosités qui vous perdront. N’oubliez pas que vos –au moins- trois prochaines années sont en jeu. Et trois ans, ça peut être très long…

Soit dit en passant, ceux et celles qui souhaitent que je touche un mot de leurs qualités aux dieux tutélaires du grand poulailler peuvent toujours me glisser une petite enveloppe sous la porte de mon bureau. La vie du conservateur parisien n’est pas donnée, et ce geste saura être apprécié à sa juste valeur. Sur ce, mes petits dindonneaux, bonne chance et peut être à bientôt ?

 

Séverin von K.

La leçon (managériale) de Google


GoogleGoogle est une bien curieuse entreprise. Quelle que soit l’opinion que l’on ait d’elle, son succès technique, commercial et  marketing est incontestable. Il est plus que temps, pour nous bibliothèques, de nous pencher sur les origines de ce succès qui ont conduit et continuent de conduire Google à être la plus extraordinaire source d’information au monde. Au point de nous déposséder légitimement et légalement de notre raison d’être et de faire des bibliothèques/médiathèques physiques tout autre chose que des lieux sacralisés du rassemblement documentaire.

Nous savons que les liens et indications fournis par Google sont souvent loin d’être satisfaisants dans la recherche scientifique et valide, exhaustive et minutieuse, exigeante et scrupuleuse. Toutefois, Google – en tant que moteur de recherche – dépasse en usage, et sans surprise, les moteurs les plus performants et gratuits mis à disposition par les bibliothèques. Les statistiques qui s’enchaînent à ce propos le démontrent immanquablement. Google s’étend au livre numérisé, bravant les règles initialement inflexibles du droit d’auteur et de la propriété intellectuelle, avance dans les domaines variés de l’image, de la cartographie, de la vidéo, du design, etc… Si Google avait dû être humain, l’entreprise aurait été l’exemple idéal de l’humaniste savant, pluridisciplinaire, empirique et touche-à-tout.

Cette réussite, à l’époque de l’hyperspécialisation et de l’enfermement des universitaires dans des domaines très étroits du savoir, n’est pas le fruit du hasard. Google a développé une technique novatrice de management permettant un vaste champ d’expérimentations, d’essais, d’échecs et de tâtonnements… Avec, au final, la mise en place de fonctionnalités audacieuses et inattendues. Le vrai progrès qu’a permis Google tient avant tout dans l’approche  et la compréhension du travail en équipe (le fameux « team » made in USA). Je ne reviendrai pas sur les études faites autour des organigrammes et les hiérarchies, dont il n’est pas vraiment question ici. Il s’agit davantage de la place laissée, dans le temps de travail réglementaire de l’entreprise, à l’imagination libre des salariés pour la réalisation d’un projet personnel. Google, c’est le laboratoire. Mais en mieux !

Car dans un laboratoire, la recherche est fortement encadrée, administrativement et/ou scientifiquement. Google consacre une partie du temps de travail au développement d’un projet quel qu’il soit et qui puisse être, à terme, exploitable par l’entreprise. C’est cette prodigieuse liberté laissée aux individus qui, sans nul doute, participe activement du succès pérenne de Google. Les salariés, auxquels est reconnue la libre gestion d’une partie de leur temps, et, par  cela même, amenés à s’auto-encadrer (donc à faire la preuve de leur conscience professionnelle soit ne pas « profiter de la situation » pour paresser) sont, de toute évidence, efficaces et productifs. Et il y a fort à parier que cette ouverture joue un rôle non négligeable dans l’ambiance générale.

Il ne serait pas déplacé de concevoir et d’instaurer un régime similaire dans une bibliothèque. Faisons un rêve : laissons trois heures par semaine à nos personnels pour proposer et concevoir un projet. Certes, avant d’étendre pareille mesure à tout un personnel, il faudrait probablement avoir recours à un échantillon. Mettons donc que nous accorderions à quelques uns, sur la base du volontariat, la possibilité de développer le projet qu’ils aimeraient voir naître dans la bibliothèque (signalétique, projet documentaire, action culturelle, etc.). Avec l’éventualité d’un projet monté par un groupe (mais a priori ne devant pas compter plus de trois personnes pour éviter de perdre le dynamisme initial). La première étape serait la formalisation du projet supposant une présentation au chef d’établissement qui validerait ou invaliderait le projet. Ceci afin de respecter les codes administratifs français. En cas de validation, il serait demandé au(x) participant(s) un calendrier et des rapports d’étape réguliers et le suivi serait assuré par le chef de service.

Je n’ai aucun doute sur la perspective que semblable politique ouvrirait : une ambiance plus détendue au sein des établissements, une (saine) émulation entre les divers porteurs de projets, la mise en place de passerelles inattendues avec d’autres entités de la société (entreprises privées, institutions publiques, associations…). Et je suis convaincue qu’à l’épreuve des faits je ne serais pas détrompée. N’hésitez pas à me démontrer, par l’exemple cela va sans dire, que je suis dans l’erreur.

Brünhilde Wagner